Torturés, privés de leurs enfants que certains n’ont pas vu naître, malades des retombées des essais nucléaires français, les internés des camps du Sud portent encore les stigmates de leur détention. Afin de réclamer leurs droits, ils viennent de se constituer en comité de défense. Pour El Watan Week-end, ils rouvrent un dossier sensible des années 1990.

« Les premiers mois de ma libération, inconsciemment, je me levais la nuit et essayais de me jeter par la fenêtre ou sortir par la porte. Cela effrayait mes enfants. Ma famille était obligée de tout verrouiller chaque soir. » Mokhtar Karakache, 68 ans, est libre depuis quatorze ans. Mais les souvenirs de l’enfer dans les camps de sûreté du sud du pays sont toujours vivaces. Avec des centaines d’autres ex-internés, ils se sont regroupés pour créer le Comité de défense des internés des camps de sûreté (CDICS). Ce dernier veut défendre leurs droits pour la réparation des préjudices moraux et physiques causés par leur détention dans ces camps de concentration. De février 1992 à novembre 1995, In M’guel, Reggane, Oued Namous, In Salah, El Menéa, Bordj Omar Idris, Tsabit, Tiberghamine, Bordj El Homr et Ouargla ont été témoins d’un drame dont les ex-internés portent encore les séquelles. Soupçonnés d’appartenance à l’ex-FIS (Front islamique du salut) et arrêtés entre 1992 et 1995 sans mandat d’arrêt, ils furent remis en liberté sans notification de délit.

Cet épisode de l’histoire algérienne ignoré ou camouflé, les 18 000 (1) à 20 000 (2) internés, eux, ne sont pas près de l’oublier. Abdelkader Ferdjallah, 51 ans, a vécu le même traumatisme. « Jusqu’à aujourd’hui, je fais des cauchemars. Le plus dur, je l’ai vécu les premier mois de ma libération, confie-t-il. Je dormais habillé, en chaussures, prêt à m’enfuir, car je redoutais qu’on vienne me chercher encore une fois même si j’avais la conscience tranquille. Après ce que j’ai enduré, je n’écartais pas la possibilité de payer pour un crime que je n’ai pas commis. » Le point commun de ces détenus ? Avoir payé pour l’affolement du pouvoir qui voyait, dans les années 1990, des terroristes ou des futurs terroristes dans tous les membres du FIS. Aujourd’hui, Loucif Belkahla, 47 ans, a repris son travail dans son ancienne société : « Si j’étais vraiment un terroriste, une société étatique ne m’aurait pas fait confiance et réintégré après ma traversée du désert », s’insurge-t-il.

« Sans aucune convocation, des policiers se sont présentés chez moi à Bouderbala, dans la wilaya de Bouira, raconte Mokhtar, habillé d’un kamis et d’un “trente trois tours” jaune, toujours prêt à raconter une blague comme pour échapper aux larmes qui menacent dès l’évocation de ces années. Il se souvient en détail de sa mésaventure, ce jour d’avril 1992. Ils m’ont ordonné de les suivre au commissariat de Kadiria. Je n’ai pas douté une seconde que ce serait la dernière fois que je verrais mes deux épouses et mes enfants avant vingt-deux mois… » Ce vieux fellah, soupçonné d’appartenir à un groupe terroriste, a vécu le même scénario que celui de milliers d’internés. « J’ai été gardé au commissariat où j’ai passé dix-huit jours dans une cellule avec des dizaines d’hommes. Ils m’ont fait subir des interrogatoires musclés, durant des heures, accompagnés de coups et de tortures que je croyais propres aux colons. » Mokhtar s’arrête. Soupire pour évacuer un lourd secret dont il parle rarement. « Illettré, je ne comprenais pas ce qui se disait autour de moi.

Les gendarmes m’accusaient d’être “rais ousra” (chef de famille) – appellation attribuée aux chefs de groupes terroristes – et je ne pouvais répondre à leurs questions. J’ignorais totalement les noms d’armes et les endroits de concentration de terroristes que mes interrogateurs évoquaient inlassablement. Cela m’a coûté très cher. Un officier de la gendarmerie m’a asséné un coup de poing qui m’a fait éclater un nerf au niveau de l’œil gauche. Depuis cet oeil ne sert plus à rien… » Aujourd’hui, dans un état de santé déplorable, en plus d’un œil en moins, Kerkache ne peut pas s’exposer au soleil, qui lui provoque des démangeaisons insupportables. A quoi sont-elles dues ? Peut-être aux retombées des essais nucléaires effectués par la France en 1960 et 1966 dans ce que les détenus appellent « le triangle de la mort » (In M’guel, Reggane et Oued Namous). Des stigmates impossibles à déterminer. « De nombreux internés sont décédés des suites de cancers de poumons et de colon, dont bien sûr l’origine n’a pas été déterminée », explique Norredine Belmouhoub, le porte-parole du CDICS. Loucif Belkahla en a lourd sur le coeur.

Nerveux comme il est, il joue avec les mains, se lève et se rassoit, attend avec impatience de dégager le poids qu’il porte depuis tant d’années. Le regard droit, sûr de lui, il laisse libre cours à son désespoir : « Je ne pardonnerai jamais à ceux qui m’ont fait perdre quatre mois et cinq jours de ma vie. Je ne mérite pas un tel sort, encore moins les séquelles de mon internement. » A 30 ans, Loucif était technicien dans une société publique, Sonacom. Ce jour de mars 1992, il quitte son bureau à Rouiba pour rentrer chez lui. Arrivé à la Glacière (Bachdjerrah), il assiste à un ratissage. Un barrage militaire l’arrête. En un laps de temps très court, il se retrouve à la caserne d’El Harrach. « Nous étions 400 à 500 hommes à avoir été pris du domicile ou dans la rue, pour être conduits à la caserne d’El Harrach. » Avant d’ajouter : « Vers 2h du matin, on nous a emmenés, à plat ventre, dans des camions. J’ai subi un interrogatoire musclé aux questions relatives au HCE (Haut-Comité d’Etat), et mes interrogateurs ont insisté sur la question si je faisais partie du FIS. Un vendredi matin, vers 10h, nous avons été conduits, menottés dans des camions, vers Boufarik.

A bord d’un avion militaire, menottés deux par deux, nous nous sommes retrouvés, le temps du vol, au camps de Reggane. » Car tous ont suivi le même trajet, par avion militaire, via la base de Boufarik avant de rejoindre les camps du Sud. Ce dont se souviendra toujours Loucif, c’est la couleur des sables du Sud, beige comme sa tenue de « méhariste ». Boualam Baghdadi, artisan libéral, interné à l’âge de 27 ans, pour une période de 45 mois, n’a pas compris non plus ce qui lui arrivait. « Six mois après mon mariage, j’ai reçu une convocation, le jeudi 20 février 1992 à Boudouaou. Je me suis présenté au commissariat le jour même. Garde à vue, caserne militaire de Blida, base militaire de Boufarik, Ouargla : tel a été le périple que j’ai parcouru, menotté comme un criminel pour... » Il marque un temps avant de reprendre : « A vrai dire, je ne sais toujours pas pourquoi j’ai vécu ce malheur. Cela fait partie de mon destin… »Un destin qui ne leur a rien épargné. Pour évoquer leurs conditions de détention, Mokhtar, l’ancien fellah, reprend avec difficulté : « Nous étions pas moins de 2800 personnes rassemblées par tente. Nous dormions sur des lits usés et nous mangions des plats qui ont intoxiqué plus d’un détenu ! L’eau était servie au compte-gouttes. »

50°C à l’ombre le jour et -4°C la nuit : l’écart de températures était pénible, surtout la nuit, quand la solitude leur minait le moral. « Dans la nuit, quand le silence s’installait, les images de mes enfants défilaient l’une après l’autre dans ma tête. Je n’avais aucune idée de ce qu’on nous réservait. Cela me tuait à petit feu… » La nuit était aussi synonyme de torture. A chaque fois que les hordes de terroristes perpétraient un massacre, loin de ces camps, les internés en faisaient les frais. « En janvier 1993, des gendarmes ont été égorgés à Laghouat, relate Boualam Baghdadi. Leurs camarades qui étaient dans les camps les ont impitoyablement vengés. On a été torturé avec des barres de plomb, avant d’être entassés à 43 dans une petite chambre, du 18 février au 13 mars », se souvient-il avec précision. Dix-sept ans plus tard, la même image hante Loucif Belkahla. Celle d’un interné de 70 ans, abattu sous ses yeux. « Il participait à une marche pacifique au sein du camp », raconte-t-il. Touché par une balle de sommation, il fut tué sur le coup. L’arrivée du Comité international de la Croix-Rouge dans les camps fut un des rares moments où les détenus retrouvaient espoir.

« Les membres du CICR étaient étonnés de rencontrer parmi nous des hommes instruits, intellectuels, qui parlaient plusieurs langues ! Ils étaient convaincus, de par ce que l’on leur avait raconté, que nous étions des ignorants qui voulaient à tout prix nuire au pays » », raconte l’architecte Ferdjallah. La résistance morale, les détenus la doivent en grande partie à leurs proches, comme en témoigne Abdelkader. A 51 ans, ce père de famille, malgré son allure robuste et son regard serein, ne peut s’empêcher de verser quelques larmes en évoquant ses enfants. « Quand l’un des détenus recevait des photos de ses enfants, nous les regardions tous ensemble et nous pleurions. On souffrait affreusement de ne pas pouvoir leur épargner ce malheur. Au fond de nous, on craignait qu’ils nous en veulent et qu’ils nous fassent porter le poids de cette absence involontaire. Au fond de moi, j’appréhendais mes retrouvailles avec mes bambins, même si je n’étais pas sûr de les revoir une autre fois. » Les familles, dont la plupart dépendaient du père ou du frère internés, ont aussi vécu l’horreur.

Souffrant de conditions de vie précaires, sans revenu ni aide sociale, ces familles ont connu le besoin et, pour certaines d’entre elles, l’aumône. Certains de leurs enfants ont même dû quitter l’école pour travailler ou mendier. Mais l’angoisse de la perte de l’être cher, sans que le regard des autres ne leur épargne humiliation, reproches et rumeurs, était le plus lourd à supporter. « Mes deux femmes et mes enfants, qui ne travaillaient pas, étaient à la charge des membres de ma famille et des voisins. Comble de la malédiction, j’ai trouvé un crédit de 60 000 DA à rembourser, alors que j’avais perdu ma terre et tout mon argent », ironise Mokhtar Karakache. Aujourd’hui, le fellah est sans emploi, car « harcelé par les services de sécurité pour quitter la région », il a dû partir de Bouira pour Khemis Khechna. « Ma femme était abattue moralement, elle ne savait pas comment se comporter durant mon absence. Elle ne partait même plus chez le médecin, car à l’époque, dans ma région, les langues jasaient sur les femmes mariées qui sortaient toutes seules, raconte Ferdjallah, désolé. Elle devait subvenir aux besoins de nos enfants, être à la merci de sa famille sans savoir pourquoi son mari a disparu. Même si elle a eu, par la suite, des échos sur mon internement mais après avoir fait face à maintes reprises à des rumeurs sur ma mort, et cela l’a “achevée”. Elle m’a raconté qu’elle était hantée par mon avenir et celui de nos enfants. »

Leur retour à la vraie vie, d’ailleurs, ne fut pas si facile. Le retour de Mokhtar fut même plus cruel que son internement. Le regard fuyant, le sourire aux lèvres, il se remémore ses retrouvailles avec sa famille. « Le 24 janvier 1994, j’ai regagné ma demeure où j’avais laissé deux épouses et dix enfants. Le plus jeune, Nabil, avait 3 mois quand je fus arraché aux miens. A mon retour, mon fils me fuyait, car il n’arrivait pas à me reconnaître. Une douleur supplémentaire que j’ai du supporter des mois durant. » Même après leur mise en liberté, les ex-internés du Sud ont dû subir des contraintes qui pesaient lourd sur leur nouvelle vie. Ils étaient, par exemple, assignés à résidence surveillée et pour certains à l’interdiction de sortie du territoire national à l’exemple de Ferdjallah. Lui qui a passé 25 mois d’internement à Ouargla garde un souvenir émouvant de ses retrouvailles avec les siens : « Je suis rentré chez moi le soir, personne ne s’y attendait. J’ai préféré me cacher, par crainte de choquer mes enfants qui n’étaient pas habitués à la présence d’un homme sous leur toit. Mon épouse et moi avions décidé d’attendre le lendemain matin. C’était un moment délicat, plein d’émotion et de douleur à la fois, car les plus jeunes ne m’ont pas reconnu et ont même refusé que je les prenne dans mes bras », témoigne-t-il en larmes.

Boualem partage la même douleur de père. Après des mois d’attente et de rêve de liberté, il fut enfin relâché et à son retour, les drames se sont enchaînés. « Une semaine après ma libération, j’ai appris que j’étais condamné à mort par le tribunal spécial de Tizi Ouzou, accusé de créer un groupe islamiste armé. » Baghdadi fut finalement innocenté le 16 mars de la même année. Mais après avoir passé six mois de prison entre El Harrach et Tizi Ouzou. « Ces épreuves interminables m’ont privé de la naissance de mes deux premiers enfants. Quand le premier est né, j’étais dans les camps du Sud. Pour ma fille, j’ai appris sa naissance en prison », regrette-t-il. Boualem souffre toujours de cette déchirure familiale, qui le hante jour après jour. « Je n’arrive toujours pas à avoir des rapports de paternité avec mes deux premiers enfants, avoue-t-il. Je sais que c’est irrécupérable… »

(1) Selon les chiffres de la Commission nationale consultative pour la protection et la promotion des droits de l’homme.
(2) Selon la Ligue algérienne pour la défense des droits de l’homme.


Source: El Watan - Edition du 3 octobre 2009

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