Ahmed Benbitour, l’ex-Premier ministre, revient sur la nouvelle alliance qu’il vient de lancer en compagnie de plusieurs partis “islamistes” et se prononce sur la marche du 12 février.

 

 

Liberté : Monsieur Benbitour, vous venez de lancer en compagnie de plusieurs autres partis et syndicats, l’Alliance nationale pour le changement (ANC). Beaucoup ont été surpris de vous voir vous associer à des organisations cataloguées islamistes. Que pouvez-vous dire à ce propos?
Ahmed Benbitour : Je leur dirai  de voir ce qui se passe en Égypte. Il y a  eu la prière de l’absent et la messe  sur les mêmes lieu et jour. Qui est sur maydane tahrir ? Il y a bien les frères musulmans, les coptes, les communistes, des jeunes sans appartenance politique, les libéraux, ceux du mouvement Kifaya et bien d’autres.
Il s’agit bien du lancement d’une alliance stratégique sans exclusion dans le respect des règles bien définies parmi lesquelles la non-utilisation de la religion à des fins politiques. Le plus important, donc, c’est de faire face à la  catastrophe qui s’annonce si rien ne change.

Cette initiative ne risque-t-elle pas de vous démarquer des autres  initiatives politiques lancées dernièrement ?
Je vous rappelle que pour la manifestation du RCD, j’avais dit “oui, je soutiens”, que pour celle de la coordination j’ai dit également “oui, je soutiens”. Maintenant, le mouvement El-Islah, le Snapap et d’autres partis et syndicats m’ont invité à une rencontre pour le changement, et moi j’ai dit “oui, bien sûr que je vais venir”. Ils ont accepté les règles qu’on a définies.   Je ne regrette pas d’y être allé, et je n’ai pas le droit de les exclure parce qu’ils sont appelés “islamistes”. Je soutiens toute action pour le changement et sur des bases bien claires, sans que cela veuille dire que nous sommes alliés idéologiquement.  Encore une fois, je tiens à rappeler que je ne suis pas en campagne électorale. J’apporte plutôt un message.

Donc vous croyez toujours en une convergence entre ces différentes initiatives ?
Elle est absolument nécessaire. Nous devons travailler fort pour la rendre possible. Il y a des actions encourageantes qui apparaissent ces derniers temps. C’est un bon début.
L’expérience égyptienne prouve que l’on peut converger vers un objectif commun, en l’occurrence, le changement du système de gouvernance, tout en gardant nos différences idéologiques. C’est cela, la voie vers la démocratie et la tolérance. Pour réussir le changement, il faut réunir trois facteurs : une pression de la société sur le pouvoir, forte, croissante et maintenue dans le temps ; une convergence entre les forces du changement ; un élément déclencheur.

La marche lancée par la Coordination nationale pour le changement et la démocratie (CNCD), pour le 12 février, est maintenue. Seriez-vous au rendez-vous ?
Nous avons adopté une position de principe de soutenir toute action qui appelle au changement, sans que cela ne signifie un alignement idéologique. Je pense que le contenu politique est clairement inscrit dans le titre de la coordination : changement et démocratie. Cela fait des années que j’appelle au changement et à la démocratie, il est par conséquent naturel que je soutienne la marche. Très clairement, nous soutenons la marche et nous appelons les autorités à faire preuve de beaucoup de retenue et à déployer les moyens pour assurer la sécurité de la marche, pas pour l’empêcher ou la réprimer.
S’agissant d’une marche et d’une personnalité politique, ce qui compte, en premier lieu, c’est le soutien politique. Avec ce soutien, je mets ma notoriété au service de la marche, je lui donne une dimension politique plus importante et je lui apporte le soutien et probablement la présence de sympathisants qui sont nombreux. Le reste relève d’autres considérations qui ne sont pas politiques.

Dans les trois revendications prioritaires du manifeste que vous avez lancé le 1er février, vous demandez la levée de l’état d’urgence. Le président Bouteflika vient de donner une réponse positive en préconisant sa levée “dans un proche avenir”. Quelle est votre réaction ?
Je voudrais préciser que cela fait des années que je propose un programme pour la mobilisation pacifique pour le changement de tout le système de gouvernance et pas seulement des hommes au pouvoir.
Ce manifeste arrive à un moment crucial dans la vie de la nation et dans la trajectoire de ce programme. J’ai eu à le préciser, la nation est en danger et le pays à la dérive.
Nous devons être particulièrement attentifs à ce qui se passe en Tunisie et en Égypte. Tous les facteurs du déclenchement de la révolte existent chez nous. Un pouvoir autoritariste qui n’accepte ni contre-pouvoir ni avis différent.
Un pouvoir patrimonialiste, à savoir la présence d’un chef entouré de cercles de courtisans qui se font la compétition dans le zèle pour plaire au chef afin de bénéficier de ses gratifications et qui considèrent la société comme arriérée, donc non apte à la question politique. Un pouvoir émietté. Un État défaillant qui dérive vers un État déliquescent, comme l’a démontré l’autisme de toutes les institutions face aux évènements du 5 janvier passé. La corruption généralisée, la pauvreté et la perte de la morale collective. La rente et la prédation. La violence qui devient le seul élément d’expression du mécontentement de la jeunesse. Et bien d’autres facteurs…
Face à cette impasse, la situation peut devenir incontrôlable à tout moment. Le manifeste propose la construction d’un interlocuteur valable entre la société et le pouvoir par l’alliance des forces du changement. Il propose une feuille de route pour conduire une période de sauvegarde et de transition vers une nouvelle République démocratique dans les faits et pas dans le discours populiste. Les actions proposées sont un ensemble. La levée de l’état d’urgence est un élément qui s’inscrit dans une stratégie.
Ceci dit, ce que vient d’annoncer le pouvoir n’est en rien la levée de l’état d’urgence mais plus un programme de renforcement du contrôle de la volonté de la société par la répression et la violence. On parle de la levée de l’état d’urgence, une fois que des lois spécifiques “de lutte contre le terrorisme” sont prises. En règle générale, les prescriptions spécifiques sont plus contraignantes que la réglementation normalisée de l’état d’urgence. Ceci sur un plan purement technique. Ensuite, que signifie cette levée de l’état d’urgence tout en interdisant les marches dans Alger ? Y a-t-il deux territoires dans le pays : Alger et le reste du pays ?
Au lieu de donner une réponse politique à une situation périlleuse, le pouvoir s’est encore plus enfermé dans la logique sécuritaire.

On vous reproche, pour un politicien, le fait de vous contenter d’une présence dans la presse et sur la toile mais pas sur le terrain. Pensez vous que c’est suffisant pour rassembler le maximum d’Algériens ?
En réalité je suis présent sur le terrain, puisque je me déplace régulièrement dans les différents coins du territoire pour rencontrer des gens très fortement engagés pour le changement. Les rencontres organisées ne se font pas dans des espaces publics. C’est pour cela qu’elles passent inaperçues. Mais c’est très efficace. Par ailleurs, chaque fois que je suis invité par des étudiants ou des professeurs à l’université pour une conférence, la rencontre est annulée en dernière minute.
Ceci dit, la question de terrain doit être revue, parce que la toile est devenue un terrain formidable. Par exemple, en 24 heures, 15 000 personnes ont lu le manifeste sur le site du journal Liberté. Donc l’accès à Internet s’est très démocratisé et toutes les catégories de la population le fréquentent.
La presse écrite est aussi un élément important de présence sur le terrain, puisque lorsque vous écrivez un article attendu, il est lu par des centaines de milliers de personnes. Il y a une différence entre les instruments de mobilisation pour des objectifs stratégiques et les instruments d’une campagne électorale.

 

Source: Liberte

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