S'adressant à un journaliste britannique de la chaîne al-Jazira, un manifestant tunisien s'était écrié: «Nous voulons sentir la démocratie, comme vous, comme en Amérique!»



Les peuples arabes et musulmans sont comme tous les peuples du monde: ils aspirent à une vie décente par un travail honnête qui leur permette de se nourrir à leur faim, à un logement ailleurs que dans des taudis insalubres et surpeuplés et à la satisfaction de leurs besoins collectifs essentiels comme la santé et l'éducation... Bref à pouvoir, eux aussi, aller à la poursuite du bonheur dans la liberté, la justice sociale et surtout la dignité.

J'ai fait un cauchemar!

Mais imaginez, un instant, qu'une mafia mette en coupe réglée toute l'économie du pays. Pas seulement les activités illégales, comme la drogue ou la prostitution, ou certains secteurs comme la construction, mais TOUT ce qui produit une valeur ajoutée. Imaginez qu'après tous les sacrifices que vous ou vos parents avez consentis pour vos études, vous ne pouviez trouver un travail qu'en étant pistonné par cette mafia politico-financière ou n'ouvrir une entreprise qu'en ayant au préalable fait «moitié-moitié» avec elle.

Imaginez aussi que cette mafia, tout en conservant une certaine façade légaliste aux institutions politiques, les vide de toute substance démocratique. Exit la séparation des pouvoirs: Parlement, justice, gouvernement, médias sont aux ordres de chefs mafieux qui, en plus de la police et de l'armée, s'appuient pour faire régner la terreur sur les nervis de leur parti unique ou quasi unique. Imaginez que votre enfant révolté par toute cette injustice exprime son ras-le-bol. Il n'aura alors le choix qu'entre l'exil — s'il réussit à émigrer —, l'arrestation arbitraire, la torture ou la mort.

Heureusement, pour nous, citoyens du Québec et du Canada, ce cauchemar a peu de chances de se matérialiser. Mais c'est une réalité que vivent quotidiennement, et depuis des lustres, tous les peuples arabo-berbères des confins de la Mauritanie à ceux du golfe Arabo-Persique. C'est cet enfer que les Tunisiens ont commencé à mettre à bas, en déclenchant la première révolution démocratique du monde arabe. C'est de cet enfer que les Égyptiens ne veulent plus en descendant par millions dans les rues des grandes villes du Caire, d'Alexandrie, de Mansourah, de Tanta, de Suez et de partout ailleurs en Égypte, et cela, malgré la répression sanglante d'un régime aux abois qui lâche sur le peuple d'abord sa police, ensuite ses voyous.

La peur de l'islamisme

La grande peur, non seulement de l'Occident, mais du monde entier, est le nouveau fascisme qui a pour nom intégrisme religieux, en particulier l'islamisme. On a peur qu'il s'engouffre dans une ouverture démocratique comme ce fut le cas en Algérie. Un journaliste marocain remarquait qu'en matière d'islamisme on se trouvait confronté à un modèle: l'AKP turc, qui peut évoluer en une sorte de parti démocrate-musulman (à l'instar des partis démo-chrétiens européens), et à un contre-modèle, le FIS algérien dont on a vu l'évolution dans l'une des barbaries terroristes les plus sanglantes qu'ait connue l'histoire (plus de 200 000 morts).

Mais ne soyons pas naïfs: l'islamisme est assurément un danger mortel dans ses manifestations terroristes dont il faut se prémunir par la force légale. Il faut également s'en défendre politiquement par des garde-fous constitutionnels qui garantissent l'alternance du pouvoir et la préservation des institutions démocratiques. Celles-ci étant basées sur la primauté de la règle de droit, la stricte séparation et l'indépendance des pouvoirs, la liberté de conscience (suppression de la religion d'État, mais liberté de religion comme d'athéisme et de libre-pensée et droit de changer de religion sans risquer la peine de mort pour apostasie ou la prison pour non-respect du jeûne islamique), la liberté de la presse et la liberté d'opinion, d'expression et de manifestation.

Un rêve jamais réalisé: la liberté

Le malheur de l'Algérie, comme des autres pays arabes, est qu'elle n'a jamais vraiment connu la liberté. Le colonialisme réduisait sa majorité arabo-berbère à une misère infâme tout en la privant de ses droits, et niait que l'Algérie ait pu exister en dehors de ses périodes romaine, chrétienne et française. À l'indépendance, la révolution de la liberté a été confisquée par un parti unique, professant une langue unique, une religion unique, une pensée unique avec l'instauration d'un régime inique qui niait, lui, que l'Algérie ait pu être autre chose qu'arabo-islamique.

Ce nouveau pouvoir s'appuyant sur la force s'est empressé de tuer la pensée critique et d'éliminer tous les gêneurs. On a commencé par les pieds-noirs (Européens et Juifs d'Algérie) qui voulaient rester dans leur pays ou y revenir après un premier exode, en déclenchant les massacres d'Oran de l'été 1962. On a poursuivi ensuite par la répression des démocrates dits bourgeois qui, comme le président Ferhat Abbas, réclamaient une Constituante et un régime pluraliste, des socialistes berbères qui demandaient la reconnaissance de la langue et de la culture tamazighes, des communistes qui réclamaient la justice sociale, et enfin, avec l'aide des islamistes, de la plupart des francophones «mauvais musulmans», dont une grande partie a été accueillie par le Canada.

Appel aux démocrates du Canada

Je m'adresse aujourd'hui à la société civile et à la classe politique du Québec et du Canada pour qu'elles apportent un soutien actif aux forces démocratiques arabes en lutte aujourd'hui pour que se réalise leur rêve d'un État de droit. En Algérie, après la promesse de Bouteflika de lever l'état d'urgence, il faut maintenant exiger la liberté de manifester pacifiquement, l'abrogation immédiate du Code de la famille, basé sur la charia, qui continue de réduire la femme algérienne au rang de mineure à vie, l'abrogation des dispositions juridiques limitant la liberté de la presse, l'ouverture du champ médiatique, avec en premier lieu celui de la télévision aujourd'hui exclusivement aux ordres du pouvoir et l'ouverture politique pour permettre à la société civile de s'organiser et de revendiquer pacifiquement le changement.

Il faut également que Bouteflika, élu grâce à des fraudes et à une Constitution amendée à son profit, démissionne et renonce à transmettre son pouvoir mégalomaniaque à son frère. Ensuite, on pourra procéder à l'élection — supervisée par une commission électorale indépendante — d'une assemblée constituante chargée de l'élaboration d'une nouvelle Constitution démocratique et laïque.

Le rôle de l'Occident

L'Occident a une virginité à se refaire. Jusqu'à présent, il a préféré soutenir les dictateurs et utiliser les forces rétrogrades contre les démocrates et les progressistes. Au Canada, espérons que M. Stephen Harper cessera sa politique de soutien aux dictateurs, rois et potentats arabes qui doivent disparaître et qu'il s'inspire des déclarations du président Obama. À Doha, Hillary Rodham Clinton avait averti les régimes arabes qu'ils risquaient de «s'évanouir dans les sables s'ils ne nettoyaient pas la corruption et n'accéléraient pas le rythme glacialement lent des réformes économiques et sociales». Ces écuries d'Augias ne seront toutefois définitivement nettoyées que par une révolution démocratique pacifique qui se poursuit aujourd'hui en Égypte et dont un manifestant de la place Tahrir (place de la Libération) au Caire disait: «Il s'agit d'une révolution à la française venue des profondeurs du peuple et qui va bouleverser tout le monde arabe.»

Source: Le Devoir

 

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