À la veille d’une crise financière, que tout le monde juge inéluctable, et d’un rétrécissement conséquent du marché de l’emploi au Québec, la mobilité professionnelle prend de plus en plus d’importance. Elle devient une donne, avec laquelle il faudra dorénavant compter. Les Maghrébins n’échapperont pas à cette nouvelle réalité.


Nombreux sont les immigrants qui n’ont découvert les aléas et les joies de la mobilité professionnelle qu’à leur arrivée au Canada : nouveau déménagement, nouvelle école pour les enfants, une autre langue à apprendre, un autre environnement de travail, une autre culture, etc.
Les Algériens, particulièrement, habitués qu’ils sont à un système centralisé bien ancré dans leur pays d’origine et dont les relents persistent encore, sont de nature assez réticents à l’idée de changer d’air. Tout porte à croire qu’à l’avenir, cette vision des choses va subir de sensibles modifications. Les hésitations disparaîtront d’elles-mêmes. Certains ont déjà passé ce cap, en s’installant dans une autre ville canadienne, voire nord-américaine. D’autres encore ont opté pour la direction opposée et ont élu domicile dans un pays européen ou un émirat du Golfe.

À l’heure de la mobilité

Si la tendance se maintient, pour emprunter une expression qui a fait une carrière aussi extraordinaire qu’inattendue dans les médias québécois, la source de cet exode n’est pas prête de se tarir. En effet, les Maghrébins sont de plus en plus décidés à tenter la grande aventure vers l’Ouest ou à se rapprocher du pays. Le dilemme que représente un nouveau déménagement se dissipe vite sous la pression des défis de l’heure.
Hamid, un Agadirois arrivé au Canada en 2003, ne s’est pas posé beaucoup de questions avant de quitter le Québec. Plus de temps à perdre dans les Salons de l’Emploi stériles et guère efficaces. Aux festivals nocturnes de Montréal, qui commençaient à le lasser, il a préféré les populaires rodéos d’Edmonton qui drainent des foules beaucoup plus importantes que les Francofolies. À présent, il a toutes les raisons du monde de vanter le pragmatisme propre aux sociétés anglophones. « Au Québec, je sentais que toutes les voies pour décrocher une emploi de qualité étaient bloquées. C’était l’impasse totale. Ici, un entretien de quelques minutes et le tour est joué. Vous êtes embauchés! », raconte-t-il. Il compte élire domicile dans l’Ouest canadien et, avec le temps, y fonder un foyer avec une compatriote. Il est surtout rassuré que l’élue de son cœur n’entendra plus résonner dans ses oreilles le sempiternel discours sur le voile islamique qu’on connaît au Québec.
Assurément, il existe une multitude d’outils pouvant faciliter aux immigrants francophones, ce qui est le cas de l’écrasante majorité des Maghrébins, leurs premiers pas en pays anglophone. De plus en plus d’étudiants des universités québécoises sollicitent une bourse du Ministère de l’Éducation qui permet  à ses bénéficiaires de vivre une véritable immersion en langue seconde dans le cadre du programme d’échanges interuniversitaires Explore. Cette bourse est destinée aux étudiants à temps plein bénéficiant de l’aide du ministère sur la base d’un tirage sort. Le critère de l’origine n’est nullement pris en compte. «  La procédure est très facile. Il suffit de remplir un formulaire sur notre site et de l’envoyer par Internet. Explore offre la possibilité d’apprendre une langue seconde et d’approfondir des connaissances relatives à la culture d’une autre province, ainsi que de voir de près la diversité du Canada », estime Magdy Rizk, le coordonnateur provincial du Ministère de l’Éducation du Québec.
En dépit de l’accès facile au programme, les étudiants maghrébins ne se bousculent pas pour l’octroi de la bourse d’environ 2000 $ CAD. Ce n’est pas le cas des étudiants, résidents permanents ou citoyens canadiens, originaires d’Extrême-Orient ou d’Amérique latine. Ainsi, lors de la récente session d’été organisée auprès de l’Université de Regina, sur environ une centaine d’étudiants de niveau collégial et universitaire venant de différentes parties du Québec, les Latinos étaient deux fois plus nombreux que les Maghrébins (au nombre de trois). Autre triste constat.

L’appel de l’Ouest est plus fort

Exception à la règle, Ali, un Tunisien diplômé de l’Université du Québec, n’a pas attendu longtemps pour prendre sa décision de postuler pour la précieuse bourse, grâce à laquelle il a pu faire connaissance avec le mode de vie albertain en toute quiétude et sans que son budget s’en ressente. Au final, il s’est laissé tenter par un long séjour à Calgary. « J’en avais assez de la précarité à Montréal qui est souvent le lot quotidien des immigrants. Je ne voyais pas la fin du tunnel », avoue Ali avec le sourire de « quelqu’un qui est sorti de l’auberge ». Aux dernières nouvelles, il a rangé ses valises pour des années.    
Certains tentent de décrocher un emploi dans la fonction publique fédérale et, de cette manière, déménager dans une autre contrée. Azzedine a choisi une autre voie pour finalement atterrir dans la métropole de l’Ouest canadien. En premier lieu, il a déménagé à Ottawa, où il s’est inscrit à l’université locale, l’une des plus dynamiques au Canada. La capitale fédérale est une destination prisée par ceux qui veulent apprendre l’anglais sans couper les ponts avec la langue de Voltaire, puisqu’il est toujours possible d’habiter de l’autre côté de la rivière Outaouais, à Gatineau, par exemple. Au bout d’une année et un diplôme d’enseignant en poche, le natif d’Alger et son épouse prirent la direction de Calgary, où ils ont trouvé toutes les conditions nécessaires pour l’épanouissement de leur famille. Azzedine loue les vertus de la mobilité : « Les Marocains sont très présents dans l’Ouest, eux qui sont plus enclins à bouger en quête d’un emploi. Ils ont ainsi plus d’opportunités professionnelles. En suivant leurs mouvements, on peut aisément comprendre que, ces derniers temps, c’est la Saskatchewan voisine qui attire du monde. » 
En véritable pionnier, Fateh, un jeune ingénieur diplômé d’une université québécoise réputée, a opté pour la province la moins peuplée des Prairies, la populaire Saska, qui connaît un boom économique soutenu. C’est l’un des rares Algériens à s’être installé dans la verdoyante province située entre l’Alberta et le Manitoba. Il a envoyé son CV de Montréal et l’entretien au sujet d’un poste d’informaticien dans une grande compagnie de l’Ouest canadien s’est fait par téléphone. Au bout de quelques minutes, il a été recruté. Rapide et efficace. 
Après quelques années passées à Montréal, Fateh a préféré fuir le discours ambiant sur les accommodements raisonnables très fort dans la Belle Province pour vivre son projet canadien comme il l’entend, c’est-à-dire dans la paisible ville de Regina. En plus, la qualité de vie tant escomptée n’était pas au rendez-vous dans la métropole montréalaise. Il fallait voir ailleurs. Son épouse l’a rejoint récemment d’Algérie. Ensemble, ils sont partis pour rester, surtout que, tous les deux, ils ont été adoptés par leur entourage rapidement et sans grandes difficultés. Aujourd’hui, Fateh n’a qu’un seul regret : « J’aurais dû quitter le Québec dare-dare et ne pas perdre du temps à faire des petits boulots guère valorisants. » Une amertume certaine se lit dans sa voix. 

Un accord historique

Depuis quelques années, la Belle Province connaît de réels problèmes de rétention des immigrants, qu’elle sélectionne, pourtant, à travers un long processus de vérification de leurs compétences. Dans une enquête, publiée le 14 octobre et passée quasiment inaperçue en raison de la récente fièvre électorale, le Journal de Montréal a fait état de la défection des immigrants qui boudent Montréal en grand nombre. D’après les chiffres avancés par le quotidien francophone, presque 26% de ceux qui se sont installés à Montréal à leur arrivée au Canada ont quitté le Québec. Et la saignée n’est qu’à ses débuts. Il est prouvé qu’un immigrant qui part fait toujours des émules au sein de sa communauté d’origine. L’information circule vite…
À moyen terme, de nouveaux horizons vont certainement s’ouvrir pour les candidats à un départ dans la direction opposée, surtout pour ceux qui chercheraient à se rapprocher du pays. En effet, sur les forums de discussion maghrébins, il est de plus en plus question d’un éventuel voyage « aller simple » vers le Vieux Continent après la signature entre Québec et Paris d’une entente-cadre inédite favorisant la mobilité de la main-d’oeuvre. On peut lire des messages d’internautes voulant vendre meubles et matériel audio-visuel à cause d’un déménagement outre-Atlantique.
L’adoption de l’accord par les deux parties n’est qu’une question de temps. Les ordres professionnels s’apprêtent à suivre. Cette fois, ils n’ont pas le choix. De cette façon, les professions règlementées n’échapperont pas aux effets de la mobilité véhiculés par cette entente bilatérale. Ce sera quasiment le premier espace de mobilité entre les deux rives de l’Atlantique. Ainsi, le précieux permis de travail ne constituera plus une embûche pour les néo-Québécois désireux de s’établir en Hexagone. Et vice-versa. En plus, comme le rapporte le quotidien parisien Le Monde du 16 octobre 2008, « la Commission européenne s’intéresse à cet accord, qui pourrait être appliqué à d’autres corps de métier au niveau du Canada et de l’Union européenne. »
Une partie des néo-Canadiens devra se faire à l’idée de bientôt changer de lieu d’habitation. Et pour cause… Le concept de mobilité de la main d’œuvre est né dans la tête d’un Canadien. En effet, son développement doit beaucoup aux travaux de l’Ontarien Robert Alexander Mundell, un ancien professeur de l’Université McGill qui s’est penché sur les espaces intégrés appelés, dans le jargon spécialisé, zones (ou aires) monétaires optimales (ZMO). Mundell est considéré, à juste titre, comme l’inventeur de la macroéconomie internationale. Selon lui, les barrières entravant la mobilité des travailleurs ont une grande incidence sur l’intégration du travail. La pensée de Mundell, qui fut le premier Canadien à recevoir le prix Nobel d’économie (en 1999), a énormément influencé le processus d’intégration en Europe occidentale. Aujourd’hui, l’Union européenne constitue l’espace régional qui est allé le plus loin dans un processus encensé pour les bienfaits qu’il a sur l’économie des pays concernés. Il est temps que les Canadiens d’origine maghrébine en récoltent quelques lauriers.

Pour plus d’informations, voir:
1. Programme et bourse de langue seconde http://www.explore.ca/
2. Mundell, Robert A., A Theory of Optimum Currency Areas, American Economic Review, New York : Macmillan, 1968

 

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