Entretien avec Richard Bergeron, chef de Projet Montréal

L’homme est réputé jovial, mais au verbe fort et aux idées mûrement réfléchies, une caractéristique qu’on retrouve souvent chez les habitants de la région du Lac Saint-Jean, d’où est originaire Richard Bergeron. Il est né en 1955 à Alma. 20 plus tard, des études en architecture l’ont amené à s’établir dans la métropole montréalaise. Il doit toutefois interrompre une maîtrise en urbanisme à l’Université de Montréal pour poser ses bagages en Guinée-Bissau, en tant que volontaire du Service universitaire canadien outre-mer (SUCO). À son retour, il termine ses études, puis travaille pendant deux ans dans une firme d’urbanistes-conseils. En 1986, Bergeron est retourne à l’Université de Montréal pour y entreprendre un doctorat en aménagement. Sa thèse porte sur les politiques urbaines dans les pays en voie de développement. Le leader de Projet Montréal a enseigné à l’Institut d’urbanisme. Dans le cadre de ses activités, il séjourne au Burkina Faso, en Haïti et au Maroc. Sa femme Amina est d’ailleurs originaire de ce dernier pays.
 
L’année 1991 a été très riche pour Richard Bergeron. Il soutient sa thèse de doctorat et publie à Paris son premier livre, L’anti-développement : le prix du libéralisme. De 1990 à 1992, il fut président de la Fédération des coopératives d’habitation de l’île de Montréal. Dans les années 1992-1993, il occupa un poste de professeur invité à l’Université Laval. À partir de 1996, en tant que consultant du ministère de la Métropole, Bergeron réalisa une dizaine d’études sur le potentiel de redéveloppement des espaces vacants situés autour des stations du métro de Montréal.


Partie I

« À Montréal, on retrouve des pratiques courantes dans des pays corrompus »

Arezki Sadat – Depuis début juin, quand vous avez dévoilé le programme de votre formation, vous préconisez l’abolition des mairies d’arrondissement, tout en soulignant le caractère démocratique de vos propositions. N’est-ce pas là une contradiction?

Richard Bergeron – La vérité est qu’à Montréal, le pouvoir est extraordinairement concentré entre les mains du maire et de certains membres de son comité exécutif. Sur les onze membres de ce comité, il n’y a que 3 ou 4 qui comptent vraiment, en plus du maire. Ce sont eux qui dirigent vraiment Montréal. Ils décident de tout, autant du budget que des investissements dans les arrondissements. Alors à quoi servent les mairies d’arrondissement dans un tel contexte? On a créé des postes de maires d’arrondissements factices dans la mesure où ils n’ont aucun poids. Pis : ils ont un pouvoir de nuisance. Ils n’ont aucun pouvoir d’initiative dans le sens positif du terme, mais pour ce qui est de « déconner », ils ont les coudées franches. Il y a eu des exemples de tels comportements par le passé, comme le maire d’Outremont (ndlr - Stéphane Harbour) qui a dû démissionner, ou à Ahuntsic-Cartierville Marie-Andrée Beaudoin, lâchée par le maire Gérald Tremblay pour la campagne actuelle. On peut également citer Cosmo Maciocia, dans Rivière-des-Prairies-Pointe-aux-Trembles, qui a eu des comportements hautement questionnables. Lui aussi a été abandonné par le maire pour le prochain scrutin. Le choix de personnes censées diriger les arrondissements se fait d’une manière aléatoire, d’où leur pouvoir de nuisance. En réalité, ils n’ont pas de pouvoir. Posons-nous la question suivante : de combien de maires a besoin Montréal? Actuellement, il y en a 19, celui de Montréal compris. À mon avis, nous avons 18 de trop!   

A.S. – Bon nombre d’immigrants ont quitté leurs pays d’origine à cause d’une situation souvent délétère, essentiellement due à la corruption au sein des élites politiques locales. C’est le cas, entre autres, de la plupart des Maghrébins. Arrivés à Montréal, ils retrouvent certains schémas qui rappellent des pratiques dans leurs pays d’origine. La dégradation en matière de bonne gouvernance est devenue flagrante ces derniers temps. Que préconisez-vous pour lutter contre cette dérive?

R.B. – On quitte des pays corrompus pour se rendre compte que ce n’est pas mieux à Montréal. On retrouve ici des pratiques courantes dans des pays corrompus. Il y a effectivement une dérive qu’on peut nommer sous son vrai nom : corruption. Personnellement, depuis quatre ans, je me bats au Conseil municipal pour revaloriser le rôle de l’institution publique qu’est la Ville de Montréal et le rôle de ceux qui la composent, c’est-à-dire les fonctionnaires. Le seul pouvoir que j’avais au Conseil de ville me permettait de dénoncer chaque cas, quand on transférait des activités du public au privé. Ce secteur privé magnifié, déifié, sacralisé, dans lequel on doit avoir une totale confiance, vient de s’effondrer comme un château de cartes avec toutes les poursuites judicaires en cours. Je tiens à rappeler que, c’est moi qui ai déposé les plaintes ayant le plus de conséquences, celle relative aux compteurs d’eau ainsi que celle concernant le plus grand projet de développement résidentiel à Montréal, exactement sur le site de Contrecoeur. Il y a eu, d’après moi, collusion pour le partage des contrats. Cette version a été acceptée par la police.

A.S. – Comment sommes-nous arrivés à cette situation?

R.B. – Ces problèmes naissent parce que les partis politiques, pour se faire élire, ont besoin d’argent qu’ils empruntent auprès d’entreprises, de firmes de génie-conseil, de grands bureaux d’avocats, etc. Même si la loi interdit ce genre de stratagèmes, on a développé toute sorte de voies pour la contourner. Une fois au pouvoir, le parti en question doit rembourser cet argent en pervertissant les processus de gestion de contrats, en s’assurant que c’est le prêteur qui en bénéficie, ou en vendant à prix dérisoire les propriétés de la Ville.

A.S. – Vous pointez du doigt le milieu des affaires?

R.B.
– Je dirais un certain milieu des affaires. Ce n’est pas l’ensemble du milieu des affaires. C’est un certain milieu qui fait ce genre de paris sur l’avenir. L’argent reçu par les élus est remboursé généreusement, notamment par le biais de contrats publics, par la vente des terrains de la Ville, par des modifications de contrat qu’on accorde d’une manière complaisante... On rembourse mille fois la valeur reçue! Ça a été le cas dans le scandale de la Société d’habitation et de développement de Montréal (ndlr - vente du site de Contrecoeur) au moment de la formation d’Union Montréal. Les Montréalais peuvent consulter sur notre site Internet un document relatif à ce cas-ci.
À Projet Montréal, nous avons bien compris où est la source du problème. Ainsi, nous nous sommes imposé des règles qui nous interdisent d’avoir des dettes une fois arrivés au pouvoir. C’est pour cette raison que le juge John Gomery a accepté de présider notre campagne de financement. Nous avons renoncé à faire de la politique avec beaucoup d’argent. À priori nous partons comme perdants, mais à Projet Montréal nous faisons confiance à l’intelligence des Montréalais.

A.S. – C’est une manière inusitée de financer une campagne électorale... Vous considérez-vous comme des pionniers en la matière?

R.B.
– On essaye de revenir aux sources et à l’esprit des lois qui encadrent la politique dont la lettre a été trahie très subtilement. On revient à ce que doit être le combat politique. Ayant contrôlé les sources de financement, on n’aura de dettes envers personne. On fait confiance au discernement des gens. En outre, ce que nous avons vu ces derniers temps dans les médias démontre qu’il y a toute sorte de garde-fous dans les processus de définition des besoins de la ville, de la préparation jusqu’aux termes de référence quant à l’intervention à faire, en passant par la transformation de cela en appel d’offres, l’adjudication des contrats, la surveillance des travaux durant leur réalisation, l’évaluation finale jusqu’au dernier paiement et l’acquittement de l’entrepreneur de ses responsabilités. Ces garde-fous administratifs qui contrôlaient le processus pour qu’il soit conduit d’une manière honnête ont sauté, d’où les récents scandales. Donc, pour nous assurer qu’il n’y aura pas de dérives de cette nature et que l’intérêt public soit bien servi, nous allons remettre ces garde-fous. Il faut non seulement arriver propres au pouvoir, mais nous tenons également à le rester!

A.S. – Très souvent, c’est plus ardu?

R.B. – Non seulement nous sommes pour la nomination d’un commissaire à l’éthique, mais nous avons aussi annoncé la création d’un commissaire à l’intégrité de la politique administrative au sein même du corps de la SPVM (Service de police de la ville de Montréal). Un commissaire bénéficiant des pouvoirs de la police pourrait engager des perquisitions dans le cadre d’enquêtes. Il pourrait revoir tous les processus qui ont été faussés, remettre tous les garde-fous qui ont disparu et en mettre d’autres s’il le faut! S’il y a des tentations, elles seront rapidement tuées dans l’œuf. Les dérives actuelles nous ont sûrement coûtés plusieurs millions de dollars. Avec l’argent perdu dans un seul contrat, on aurait pu construire un réseau de tramways. Nous, nous comptons avoir des services et des projets pour la population au lieu de rémunérer des réseaux d’intérêts qui mettent en place des perspectives pour des fraudes.


La partie II sera publiée le samedi 10 octobre 2009 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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