Le retour de monsieur Lazhar

La banlieue sud de Montréal était sous le soleil jeudi soir pour le retour des petites familles et des travailleurs après leur journée de travail. Et pour la première fois depuis plusieurs semaines, Lazhar Zouaïmia a repris part à ce ballet de voitures se stationnant dans les allées asphaltées de maisons simples et confortables, en revenant, lui, d’un peu plus loin que ses voisins, le visage surtout un peu plus fatigué qu’eux.

« Je n’arrive encore pas très bien à comprendre ce qu’il m’est arrivé », laisse tomber l’homme, technicien chez Hydro-Québec, dont la vie et celle de sa famille ont basculé le 19 février dernier, alors qu’il rentrait à Montréal après une visite de sa famille en Algérie. « Je navigue toujours entre l’étrangeté et l’incompréhension. »

Arrêté à l’aéroport de Constantine par la police pour son engagement depuis le Canada dans la cause du Hirak, le mouvement prodémocratie qui fait trembler depuis plus de trois ans le régime politique et militaire en place, il a passé 40 jours en détention avant d’être remis en liberté provisoire, fin mars. À deux reprises, en avril, il a tenté d’embarquer pour Montréal, sans interdiction juridique de le faire, mais il a été chaque fois détenu et interrogé sans raison par le service algérien des douanes. Jeudi, il a tenté une troisième fois sa chance, porté par le dépôt d’une requête de son avocate devant la justice d’Alger pour dénoncer son incapacité de quitter le pays. Et cette troisième tentative a été la bonne. À 14 h jeudi, son avion se posait à Montréal.

« J’ai passé un très mauvais moment à l’aéroport d’Alger », dit l’homme dans la cinquantaine, la voix calme et l’œil affaibli par « trois jours et trois nuits sans sommeil », précisera-t-il.

« Jusqu’à 10 minutes avant le décollage, je ne savais toujours pas s’ils allaient me laisser partir. Et puis un cadre supérieur des services de sécurité est descendu pour me remettre mon passeport, et j’ai pu m’envoler »

À côté de lui, sa femme, Fatima Benzerara, professeure de mathématique dans une école de la région de Montréal, s’est dite « soulagée » par ce dénouement, plus de deux mois après avoir été séparée de son mari par des « événements aussi absurdes que bizarres ». Lazhar Zouaïmia, lui, parle d’un « soulagement partiel ». « Ce n’est pas fini. Je vais devoir retourner en Algérie pour mon procès, dit-il. Et là, je ne sais pas comment cela va encore se passer. »

Dans le pays du Maghreb, les accusations visant le ressortissant canadien d’origine algérienne ont été réduites au cours des dernières semaines, au moment de sa mise en liberté provisoire, qui a fini par devenir techniquement une liberté surveillée pendant plus de 36 jours. Il est accusé d’« atteinte à la sécurité et à l’unité nationale ».

« Je ne comprends pas très bien ce que cela veut dire et je ne suis pas le seul. Là-bas, personne, même au sein des forces de sécurité, n’a pu m’expliquer en quoi cela consistait », dit en souriant un peu, mais pas trop, le militant et citoyen engagé, dont le seul crime pour lequel il est prêt à se dire coupable est d’avoir soutenu « les aspirations démocratiques du peuple algérien, depuis Montréal ».

« Je ne suis pas un hirakiste pur et dur, assure Lazhar Zouaïmia. En ligne, mes publications sont même très disciplinées. Ce soutien s’inscrit dans mon engagement politique global, pour plusieurs causes à travers le monde. » L’homme est actif au sein d’Amnesty International, qui a, comme d’autres ONG depuis plusieurs semaines, dénoncé l’arrestation arbitraire de ce père de famille en Algérie. « Alors, pourquoi moi ? C’est la question que je me pose depuis le 19 février. Et la seule réponse que je trouve, c’est que l’Algérie a cherché, à travers moi, à intimider la diaspora algérienne du Canada, qui appuie en grande majorité les revendications démocratiques des Algériens. »

Pour écraser la dissidence

Depuis Alger, l’avocate de cet autre monsieur Lazhar s’est réjouie jeudi du retour de son client au Canada, en estimant que la médiatisation de son arrestation de même que la mobilisation citoyenne pour dénoncer l’arbitraire de la justice algérienne avaient certainement contribué à le sortir de cette impasse. « Nous sommes très contents qu’il ait pu faire ce voyage de retour, a dit Zoubida Assoul au Devoir. Il n’y avait rien dans la loi qui pouvait l’en empêcher jusqu’à la tenue de son procès. »

Un procès dont les procédures doivent reprendre le 31 mai prochain et auquel Lazhar Zouaïmia dit qu’il va faire face.

« J’ai mon honneur à défendre, dit-il, le visage éclairé par la lumière tombante du jour qui arrose le jardin de sa maison de banlieue. Je n’accepte pas d’avoir été traité de terroriste. » Les premières accusations auxquelles il a dû faire face en février parlaient en effet « d’éloge d’actes terroristes à travers la technologie des médias et de la communication ».

Ces formulations abusives et lourdement chargées en Algérie — qui a été frappée par la violence du terrorisme durant la décennie noire, à la fin des années 1990 — sont utilisées à dessein par les militaires au pouvoir pour discréditer et écraser le mouvement de contestation populaire.

Depuis juin dernier d’ailleurs, une réforme du Code pénal algérien leur permet d’assimiler à du « terrorisme » et à du « sabotage » tout appel à « changer le système de gouvernance par des moyens non conventionnels ».

« Ces accusations, ça a été comme un viol, dit-il. J’ai des amis qui ont été tués par des terroristes islamistes durant cette décennie. Je sais ce qu’ils ont fait. Et je ne peux pas accepter d’être assimilé à ça. C’est à l’opposé de ce que je suis. »

Quand on lui demande ce qu’il va faire dans les prochains jours, Lazhar Zouaïmia dit qu’il va commencer par dormir. « Je n’ai pas assez de neurones disponibles pour être en mesure de faire un plan, avoue-t-il. Je suis capable de vous parler, mais je ne sais pas vraiment comment. » Et puis, avant de rentrer chez lui, après avoir sorti une valise du coffre de sa voiture et débarqué les nombreux bouquets de fleurs que des amis, des militants, des proches lui ont apportés à sa descente de l’avion, le militant des droits de la personne dira qu’il espère surtout retrouver le calme de sa vie d’avant.

« Il y a des choses encore plus graves qui se passent dans le monde, en Ukraine particulièrement, et qui sont plus importantes que ma petite personne », laisse-t-il tomber.

 

https://www.ledevoir.com/societe/707982/le-retour-de-monsieur-lazhar

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