Un premier voile au Parlement

C’est une première qui est passée inaperçue. Ce qui est ironique, compte tenu du caractère « ostentatoire » que pourrait revêtir la chose aux yeux de certains. Salma Zahid est devenue, en octobre dernier, la première musulmane portant le hidjab à être élue dans un Parlement canadien, tous ordres de gouvernement confondus.

La députée fédérale, qui a adopté le foulard islamique pour des raisons médicales d’abord et religieuses ensuite, plaide pour la liberté des femmes, celle de porter le voile autant que celle de ne pas le porter.

Salma Zahid a été élue pour la première fois à la Chambre des communes en 2015, sous la bannière libérale, pour représenter la circonscription torontoise de Scarborough-Centre. Elle avait délogé sa rivale conservatrice en obtenant près de 51 % des voix. Mme Zahid ne portait alors pas le foulard. Mais elle est tombée gravement malade au début de 2018. La chimiothérapie nécessaire pour combattre son lymphome non hodgkinien lui a fait perdre d’un coup son abondante chevelure brune.

« J’avais l’option de porter une perruque. Mais c’était mon choix. J’ai décidé de porter le foulard », relate-t-elle en entrevue avec Le Devoir. Purement fonctionnel au départ, le foulard a rapidement pris pour Mme Zahid une dimension spirituelle. « J’ai commencé à le porter à cause de la perte de mes cheveux. Et je suis devenue plus à l’aise avec ça. » Au point qu’elle a choisi de le garder au-delà de l’été 2018, lorsqu’elle a été déclarée guérie de son cancer.

« Quand vous vous retrouvez dans une situation de vie ou de mort, vous réfléchissez à beaucoup de choses », dit-elle pudiquement. Au départ, son médecin avait craint un cancer ovarien de stade 4, qui ne lui aurait laissé aucune chance. « Je suis une personne de foi, mais je ne l’étais peut-être pas autant avant. Mais ces réflexions vous amènent à vous rapprocher [de votre foi]. Quand on est dans une telle situation, on fait n’importe quoi qui peut nous rendre plus forte ou plus positive. J’ai lu des versets du saint Coran pour me donner de la force. »

À son retour de congé maladie, Mme Zahid s’est levée en Chambre pour faire une déclaration. « Je souhaite Ramadan Moubarak à tous les musulmans du Canada et du monde entier qui célèbrent le mois sacré du ramadan. C’est une occasion pour nous de méditer sur le sens de l’empathie, de la discipline, de la compassion et de la charité », avait-elle déclaré en ce 31 mai 2018. C’était la première fois de l’histoire qu’une femme voilée prenait la parole au Parlement canadien. Il n’y a pas non plus de députée voilée dans aucun des dix Parlements provinciaux au pays et il n’y en a jamais eu, selon les porte-parole de ces assemblées législatives ou les journalistes parlementaires vétérans interrogés par Le Devoir.

La campagne électorale de 2019 a été la première que Mme Zahid a menée coiffée de son hidjab. Elle a été réélue, avec un score plus élevé que celui obtenu en 2015, autant en termes relatifs (55 % des voix) qu’absolus (1758 voix de plus). Et ce, alors que sa formation, elle, a vu ses appuis diminuer en Ontario.

Le port du hidjab n’est pas pour autant passé comme une lettre à la poste pour Mme Zahid. « Il y a des gens qui n’aiment pas le fait que je porte le hidjab », admet la députée. Elle raconte qu’après avoir affiché sur Twitter une photo d’elle visitant la Légion de sa circonscription, quelqu’un lui a écrit : « Pourquoi amenez-vous votre idéologie islamique dans notre Légion ? », gazouillis qui a provoqué une suite de commentaires pas toujours positifs. En campagne, relate-t-elle, « il y a peut-être deux ou trois personnes qui m’ont dit qu’elles ne voteraient jamais pour quelqu’un qui porte un hidjab ».

Cela ne l’a pas démontée, au contraire. « Je suis le genre de personne qui est encouragée lorsque les autres tentent de la décourager. Je prends ça comme un défi », dit-elle en riant. Elle fait confiance à ses commettants qui « savent que je suis la même Salma Zahid, que je porte ou non un hidjab ».

Pas d’oppression

Salma Zahid est née en Grande-Bretagne où son père, brigadier dans l’armée pakistanaise, était posté. Elle est revenue encore bébé au Pakistan et y a grandi. Elle y a obtenu un MBA puis est repartie pour Londres pour faire une maîtrise en administration scolaire. Elle a émigré au Canada avec son mari en 1999. Elle a un message pour ceux qui voudraient voir dans son foulard une preuve d’oppression.

« Je ne le porte pas sous l’influence de qui que ce soit. Ni mon mari, ni mes fils, ni mes frères. Les gens pensent que ce sont peut-être les pères, les maris, les fils ou les frères qui disent à la femme de la maison quoi faire. Mais je suis la fille aînée chez moi. J’ai deux frères plus jeunes. […] Je n’ai jamais été traitée différemment. Même mes frères disent encore aujourd’hui que j’étais la préférée de mon père. S’ils voulaient quelque chose de lui, ils me le demandaient. Lorsque mon père était très fâché, ils me demandaient de le calmer. J’ai grandi dans une famille très libérale, et mon père avait de grands rêves pour moi. J’ai toujours eu la liberté de prendre mes propres décisions. »

Je défendrai toujours les femmes et les filles qui veulent [porter le voile]. Mais je ne veux qu’aucune d’entre elles soit forcée à porter le hidjab. Je vais défendre de la même façon celles qui ne veulent pas le porter.

 

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