Interview de Lhacène Ziani:

"Je ne peux rire, pleurer et rêver que dans la langue de ma mère"

Lhacène, pouvez-vous vous présenter brièvement aux netters de KC
L.Z. : Azul à vous tous. Lhacène Ziani est mon nom véritable, je suis né à Timezrit - Bgayet en 1953. Mathématicien et informaticien de formation, toujours tiraillé et partagé entre l’art, la science et la politique.

Votre recueil de poésie en français paru dernièrement a eu un énorme succès, comment percevez-vous cela ?
L.Z. : Je suis très heureux et satisfait de l’accueil que le public a réservé à mon recueil, ceci m’encourage à continuer surtout quand on sait que les grands médias et les grandes éditions sont plutôt très froids avec nous.
Ma plus grande satisfaction est de constater que notre communauté, qui est très réceptive, coopère à toutes les initiatives qui vont dans le sens de la cause.

Vous venez d’achever un autre recueil de poésie Kabyle, pouvez-vous nous en parler ?
L.Z. : Ce recueil contient des poésies déjà chantées (Tilemzit, avrid ad âddigh...) et d’autres qui ne le sont pas encore. On y trouvera également, comme dans "Le Soupir" quelques textes explicatifs pour certains chapitres.

Les années 70 ont marqué la chanson Kabyle moderne, vous y avez contribué avec la naissance du groupe Ideflawen, pouvez-vous nous parler un peu de cette époque qui a vu la chanson Kabyle atteindre son top niveau avec Idir, Benmohamed, Tagrawla, Abranis, Imazighène Imula, etc... ?
L.Z. : Les années 70 furent les plus repressives pour la culture populaire en général et pour Tamazight, en particulier.
Le régime "à la Soviétique" de l’époque a tout fait pour embrigader et redéfinir la science, la culture et les arts. Tout écart à la vision du parti unique est perçu comme une tentative d’insurection.
L’ésotérisme et la métaphore étaient alors les dernières armes du peuple.
Plusieurs personnes comme moi, par militantisme ont fait un bond inattendu de la technologie vers la chanson.
La chanson moderne engagée doit beaucoup aux enseignements exemplaires de Benmohamed, Mohya, Ferhat et bien d’autres.
On ne peut négliger l’apport considérable des compositeurs et des interprètes à l’image de Chérif Kheddam, Idir, Nouara, Médjahed Hamid, pour ne citer que ceux-là.

Vous avez été l’auteur de plusieurs chefs-d’oeuvre poétiques, tels que "Tilemzit, Tamettut, addu, etc...êtes-vous heureux de voir votre travail apprécié par beaucoup de monde ?
L.Z. : Pour moi, la satisfaction est d’autant plus grande que la censure l’était à l’époque. Aussi, on arrivait avec des thèmes engagés et donc osés pour le parti unique de par son contenu et même pour la majorité du public en ce qui a trait à l’introduction d’un nouveau genre artistique.

Dernièrement, 2 étudiantes de l’Université de Bgayet ont soutenu leur mémoire avec vos poésies, que ressentez-vous en voyant l’intérêt que portent nos jeunes à votre travail ?
L.Z. : Je félicite les étudiantes Harzoune Karima et Djeddi Nabila sous la direction de Kamal Bouamara qui ont rédigé et soutenu un mémoire en Tamazight à l’Université de Bgayet.
Leur travail a consisté à résumer ma biographie, recueillir les poèmes chantés et opérer un classement thématique.
Quant à votre question concernant mon sentiment, je vous répondrai simplement : Que peut demander un ainé ?
C’est de voir la nouvelle génération prendre la relève.
En apprenant l’initiative, celà m’a fait d’abord très chaud au coeur de savoir que mon oeuvre n’est pas peine perdue et qu’elle peut même évoluer avec l’empreinte de la jeunesse actuelle.

Vous rappelez-vous de vos débuts dans la poésie ? Quel était votre premier poème ?
L.Z : Très jeune j’écoutais Slimane Azem, Chérif Kheddam et lisais les poèmes de Si-Mohand. Toujours très jeune, dans les écoles et au village, on constituait des petits groupes d’amateurs dans lesquels je prenais plaisir à adapter des petits textes pas toujours cohérents, mais appréciés par le groupe, ce qui m’a encouragé à continuer.
A mon arrivée à l’Université d’Alger, j’ai eu la chance de côtoyer Benmohamed, Ferhat, Mouloud Mameri, Kateb Yacine qui m’ont beaucoup aidé, chacun à sa façon, à améliorer la vision et le style.
Il m’est difficile de me rappeler de mon premier poème mais celui qui m’a le plus marqué est "Tili Yufguene" (Silhouette disparue).

Vous m’intriguez avec cette "Silhouette disparue", les lecteurs de K.C aimeraient certainement connaitre cette histoire de votre vie ?
L.Z. : Dans ces cas là, il s’agit toujours d’une beauté angélique, d’un souvenir indélébile... qui est apparu une fois et a disparu pour toujours. A ce propos, un ami me disait : "Elle t’a donné la gifle qui a fait de toi un artiste".

Vous avez participé activement au mouvement 80, pouvez-vous nous parler de votre apport à ce grand mouvement populaire ?
L.Z. : J’ai animé au sein du mouvement un peu, comme la plupart de mes congénères, en organisant des grèves, des manifestations et en relayant l’information. Par ailleurs, j’ai souvent constitué le relais entre mes amis d’Alger et ceux de la Soummam. Aussi, la disponibilité de mon groupe Ideflawen nous a permis de mettre de l’ambiance et de maintenir le moral des troupes dans ces moments de quasi désespoir.

Vous êtes au Canada depuis plusieurs années, la Kabylie vous manque t-elle ?
L.Z. : Pour moi, je reste un éternel immigré, déchiré entre son origine et le pays d’accueil. Cependant une chose est certaine et d’autres l’ont dit avant moi : Je ne peux rire, pleurer et rêver que dans la langue de ma mère" - Ma mère "La Kabylie" ou encore, partir : C’est mourir un peu.

Comme vous l’avez fait avec Ideflawen à l’époque, avez-vous des projets de travail avec d’autres artistes ?
L.Z. : Je me concentre actuellement pour préparer un répertoire "Français - Kabyle" pour des jeunes artistes à Montréal, notemment pour le groupe Anzar.

Pouvez-vous nous donner quelques poèmes de votre prochain recueil ?
L.Z. : Il y a 2 poèmes qui me viennent à l’esprit à l’instant même : l’un est un hommage à Matoub, l’autre à la femme. (*)

Peut-on connaître la date prévue pour la parution de votre recueil de poésie Kabyle ?
L.Z. : Actuellement mon recueil en Kabyle est en phase technique d’édition. Pour des raisons matérielles et d’efficacité, je m’en occupe personnellement avec l’aide d’un ami de Montréal à le peaufiner avant de le confier à un éditeur.

Votre dernier mot pour les netters de Kabyle.com ?
L.Z. : Je remercie Kabyle.com pour l’intérêt qu’il porte à notre culture avec une grande pensée à tous ses rédacteurs et à tous ses fidèles lecteurs.
Je félicite Kabyle.com pour ses progrès récents tant sur le plan de son contenu que de sa gestion.

Tanemirt.
Interview réalisée par T.Ould-Hamouda

(*) Poèmes de Lhacene Ziani

Lwennas Abehri seffer ghiwel
R tmurt rzu fellas
Gat îssi kker âtel
Anda akken yeghli lwennas

Tawwrirt mussa tuklal
Ad tt sâddid din yiwen was
Sellem ghef igenni d wakal
Matoub zzi-d i lharas
Ma tewâd ini-d awal
Ttkhil-ek sebber yemmas

Awi tamgut n lehbeq
Rras azar ghef uzekka-s
Inas mi deg wzal ireq
A yahbib i k yecca rsas
Deg damen-ik ad d yemghi lheq
S wuglan negh stughmas

Ihi ad k seddugh asefru
Hdut i yizem aghilas
Inas tamurt akw testru
Tejjid-d ilem d lweswas
Neggul am assa ad tt nefru
D wid igh yefkan maras

Tecebhed timeghriwin
Ternid lmelh i lfuruh
Mara chenunt tehdayin
Yamt tighratin ad nruh
Kker ma ttrud a yahnin
Dacu ara isbren rruh.

D bab n nnif d ahwawi
Ad nef iwi bghan ad yegzem
Tecnid-agh-d lhasnawi
Lânqa, Sliman Azem
I tizya-k ternid iswi
Yiwen ur izmir ad k yezzem

Fellak iqersed wedrar
Assayi inheded yughwas
Ifrawes udjadarmi lâr
Tadukli trennu tissas
Tamurt ayi ad s neg leqrar
D lawan ad tbeddel lsas.


Tamettut
Ulac ar id yeg leqdic
Ula ar ad gen leqyud
Imi rray d azgen deg lîc
Tamettut d azgen degw gdud
Maci s tmughli u derwic
Ar aneg lsas i lehyud

D tadjedjigt i herqan
M’ ulac its ulac tafsut,
D a âqa i felfel aberkan
S wa deg ig tibnin lqut ;
Win t ugid ula s d igwran
Ghas y dder amzun yemmut.

Anagh d taâwint n tudert
Imi akw degs id n-kka,
Seg damen is n- ga d tizmert
Tayemmats d taferka ;
Tbud agh s uyefki n tedmert
D tmacahuts ay gh d hka.

As n mi d ldigh allen
D udmim ay d amezwaru
D ssut im id yughalen
S gw ass-n izdegh aqerru,
Dgha mi y dgred ighalen
Hulfegh s tassam tetsru.

Assefru ynu i teqbaylit
I lkhir is win id ay s yecfan,
Inas azalim walit
Deg lehkwem akw d izerfan,
Nekwni ghur negh d tigejdit
Yennat id dda Sliman.


Lhacène Ziani

Source: http://www.kabyle.com

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