La longue route de l’émancipation identitaire

De retour au Québec après trois ans d’absence, Idir est à la nation amazighe ce que Gilles Vigneault est à la québécoise : poète de l’identité, « berger de la conscience », chantre d’un mouvement d’ouverture et d’émancipation.

Établi en France, il demeure l’une des figures emblématiques de la quête pour l’autonomie kabyle en Algérie. Comme il nous l’explique dans cette interview, cette route de la libération s’avère panoramique, mais aussi longue, périlleuse, paradoxale.

Comment résumer votre engagement originel ?

Ma chanson est née d’une révolte et donc d’un besoin de l’exprimer. Autant j’étais fier d’appartenir à un pays qui venait de réussir sa révolution, autant j’étais dépité de voir ses leaders politiques, prônant la fin de l’esclavage et la prise en main des peuples face à l’impérialisme, m’empêcher de vivre ma propre identité. Je ne comprenais pas, je suis devenu révolté. Mes premières chansons étaient plus revendicatives et révolutionnaires, et ça a duré trois albums. Je vivais alors une période de recherche de l’identité, de combat à mener afin qu’elle soit légitime, tout en sauvegardant un aspect artistique, sachant qu’une chanson valait mille discours. L’idéologie et les calculs politiques de toutes sortes ne mènent pas à grand-chose. Enfin pas pour moi.

La kabylité a-t-elle ses limites ?

Être kabyle est une bonne chose, la préservation et l’évolution de mon identité sont tout simplement nécessaires, mais elles ne constituent pas une fin en soi. Comment se battre pour son identité propre tout en tenant compte des desiderata des autres, de ce à quoi ils aspirent ? Je ne peux rester insensible aux autres nations qui exigent un peu de reconnaissance ou carrément la liberté. Je ne me fais pas le chevalier de quoi que ce soit, j’essaie autant que possible d’adhérer à certaines revendications qui me paraissent louables. On le voit au Tibet, on l’a vu longtemps en Afrique du Sud… Alors kabyle, oui, mais pas seulement. Il n’y a pas que les liens du sang et de la nation ; il y a des liens à tisser partout.

Comment réagissez-vous à la montée des identités radicales ?

Les identitaires d’extrême droite ne sont pas ma tasse de thé. Leurs idées ne me semblent pas défendables. Je défends ma culture amazighe pour sa viabilité, sa beauté et sa richesse ; il n’y a rien de vindicatif et de belliqueux là-dedans. Durant les années noires de l’Algérie, d’ailleurs, vous n’avez pas observé cet extrémisme dans les villes de Kabylie. Je suis kabyle, je n’y peux rien et j’essaie de voir ce que j’amène à l’édifice universel avec ma kabylité. J’essaie de voir ce qui y est viable, ce qui compte ou ce qui ne compte pas. Aujourd’hui, cependant, il y a des relents de fascisme dans le monde, on le voit même chez certains Kabyles. Le combat d’une certaine indépendance territoriale pose des problèmes assez extrêmes et je ne sais pas où on va aller avec tout ça. En tout cas, il est toujours inquiétant d’entendre ces gens qui vous disent : « Si tu n’es pas avec nous, tu es contre nous. »

Comment êtes-vous devenu citoyen du monde à travers votre musique ?

J’ai d’abord eu envie d’avoir de la visibilité en partageant avec d’autres artistes ces différences à travers lesquelles on pourrait s’enrichir mutuellement. Par exemple, j’ai eu la chance d’être apprécié d’artistes issus de la musique urbaine : rappeurs, artistes R&B… En restant moi-même, j’ai tenté de leur donner une réplique. Plus tard, j’ai voulu retourner à mes racines en faisant des chansons kabylo-kabyles. Arrivé au soir de ma carrière, je suis accueilli par la France qui m’a beaucoup aidé dans ce que je voulais entreprendre et j’y ai appris à partager avec les gens. J’ai eu ce sentiment de ne pas être seul. C’est pourquoi je veux redonner ; ainsi, j’ai enregistré l’album Ici et ailleurs avec des chanteurs français [Francis Cabrel, Charles Aznavour, Grand Corps Malade, Patrick Bruel, etc.].

Comment vous présentez-vous sur scène en 2018 ?

Ce sont toujours les mêmes musiciens derrière moi, ils sont capables de jouer des styles très variés et cela inclut les approches orientales ou méditerranéennes. Par ailleurs, ma fille Tanina chante avec nous ; elle fait quelques titres très anciens et aborde aussi des thèmes actuels, comme le dogme religieux. Aussi, nous essayons d’éviter d’avoir une approche folklorique ou scolaire de la culture berbère, nous vivons au temps présent. Ma fille s’habille comme elle veut, fait ce qu’elle veut, la notion de Dieu lui appartient comme elle m’appartient à moi.

De quoi êtes-vous fier en tant qu’auteur, compositeur ou interprète ?

La fierté est une notion que je laisse au magasin des accessoires. Je n’ai pas à être fier de quoi que ce soit, mais je peux éprouver du plaisir à partager des chansons et des moments avec mon public, essayer d’être au diapason des gens qui me ressemblent. Ce n’est donc pas une évolution linéaire ; chacun de mes albums représente une expérience à part entière.

À l’Olympia de Montréal, le 27 avril, à 20 h

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