Les Algériens du Canada ne sont pas chamboulés par le mois du jeûne. Scènes de vie ramadhanesque à Montréal

Les Algériens s’habituent avec le Ramadhan au Canada. Même si c’est à mille lieues du pays natal, nos compatriotes essayent de reproduire l’ambiance ramadhanesque typiquement algérienne.


C’est que les journées ici sont longues. Et avec la chaleur et l’humidité, elles semblent s’éterniser. Les calendriers distribués gratuitement à l’occasion du Ramadhan, indiquent l’adhan à 20 h 27 en ce douzième jour du jeûne. Pour tuer le temps, après une journée de travail, on se surprend à faire des courses, presque chaque jour que Dieu fait.

Ce qui, a priori, peut paraître normal dans une société de surconsommation et où le marketing commercial prend des allures de matraquage visuel. Les commerces algériens sont fréquentés plus que d’habitude, comme il nous a été donné de le constater. Les produits du label algérien sont particulièrement prisés. Il en est ainsi de l’incontournable soda Hamoud et des dattes Deglat Ennour. “Nos clients ont tendance à acheter plus durant le mois de Ramadhan, surtout que les prix sont relativement abordables”, nous explique un commerçant de la rue Jean-Talon, à Montréal. Dans les boucheries hallal, c’est toujours l’affluence. Ici ou ailleurs, la fièvre “acheteuse” caractérise souvent le mois de carême. Dans les supermarchés, par exemple, les rabais de la semaine sont surveillés à la loupe. Et les produits ou les articles, sur lesquels sont pratiqués les prix spéciaux, sont liquidés sur les étals en deux temps trois mouvements. Habituellement, c’est le week-end que l’on fait les courses pour la semaine ; mais durant le Ramadhan, c’est presque quotidiennement que les gens se rendent au supermarché, à la boulangerie ou au dépanneur du coin. Des pâtissiers ont baissé les prix sur certains produits prisés en pareille période. C’est le cas de qelb elluz qui a connu un rabais de 3 dollars sur une boîte de six morceaux. Pour nombre de nos compatriotes apostrophés, ce gâteau est incontournable sur la table aussi bien au moment du ftour que durant le shour. Même dans les cafés, le gâteau, fait à base de semoule, sucre et amande, est très prisé par les consommateurs.

Zlabia, de Boufarik à Montréal

Justement, chez les musulmans, les sucreries tiennent la dragée haute durant le mois sacré. Les ménages semblent en raffoler davantage. En plus du qleb elluz et autres baqlawa, les Algériens renouent également avec la zlabia. Même des restaurateurs se convertissent, l’espace d’un mois, en fabricant de zlabia. Il y a même des pancartes qui indiquent sur certains commerces que la zlabia de Boufarik est disponible. Et c’est ainsi que l’on voit des compatriotes, sans doute nostalgiques de la belle époque, se précipiter pour commander un kilo de bâtons sucrés. Si certains restaurants et cafés tenus par des Algériens sont fermés la journée durant ce mois de Ramadhan, il n’en est pas de même pour d’autres. Surtout ceux dont la clientèle n’est pas spécialement communautaire. A titre d’exemple, au centre-ville de Montréal, une pizzeria gérée par un Algérien est restée ouverte, car sa clientèle est un patchwork de plusieurs nationalités, pas spécialement musulmane. Mais, le Ramadhan n’est pas seulement synonyme de bonne table où l’on mange jusqu’à se faire éclater la “panse”, selon l’expression consacrée. Il est aussi prétexte à quelque farniente. Et concernant les loisirs justement, ce n’est pas ce qui manque par ici. Avant la rupture du jeûne, si les femmes sont souvent occupées à préparer de copieux repas à la maison, des hommes accompagnent leurs enfants dans le parc. L’occasion pour les enfants de jouer et le papa de tuer le temps. “Ici, au moins les enfants peuvent jouer en plein air. Ils ne veulent pas se contenter de rester la journée à la garderie et le soir à la maison. Ils veulent eux aussi sortir”, soutient un père de famille croisé dans un parc public. Mais c’est le soir, après le ftour, que l’affluence, dans ce parc plus particulièrement, est plus grande. Des familles entières s’y rendent pour prendre de l’air. Le soir, il y a quand même un peu de fraîcheur ; ce qui pousse les familles à sortir. Pas seulement dans les parcs. Montréal est une ville connue pour sa vie nocturne et trépidante. Notamment en période estivale.

Tarawih, Reebok et Facebook

Les festivals sont programmés l’un après l’autre. Des cultures du monde entier sont célébrées dans un brassage multi-ethnique qui invite à la fraternité. Des artistes algériens s’impliquent, eux aussi, dans cette dynamique de dialogue des cultures. Ainsi, à l’occasion du mois de Ramadan, le Festival culturel nord-africain propose une soirée aux saveurs andalouses au centre Leonardo Da Vinci. Ceci au moment où d’autres artistes se produisent dans un autre cadre, comme Zahia qui s’est réservée la salle le Balattou, ou encore le groupe amazigh Berbanya qui participe à la 22e édition de Présence autochtone, programmée du 26 juillet au 5 août. Un rendez-vous des musiques berbères avec des sonorités amérindiennes. Sur un autre registre, les fidèles sont de plus en plus nombreux à fréquenter les salles de prière à Montréal. Au centre islamique de l’est de Montréal, nous sommes arrivés au moment du ftour. L’un des fidèles nous invite à casser la croûte avec eux, mais ce n’était pas là l’objet de notre virée. Notre interlocuteur nous explique comment est géré le centre, surtout en cette période de Ramadan. “Nous n’avons rien changé au rythme de chez nous dans la pratique de la foi”, dit-il convaincu. Il nous raconte presque dans le détail comment se déroule la prière des tarawih. Prière à laquelle participent surtout des jeunes pourtant d’apparence bien branchés. Désormais, ils se fixent rendez-vous aux tarawih par Facebook ou Twitter. Et portent Reebok avec la dernière mode vestimentaire. Y compris dans certaines entreprises, des salles sont aménagées pour la prière. C’est le cas d’un centre d’appels où travaillent majoritairement des Maghrébins. Les veillées ramadhanesques sont également synonymes de virées dans les cafés, où les membres de notre communauté ont pris l’habitude de se rencontrer. Attablés ou debout, les clients, tout en sirotant un café bien serré, dissertent de tout et de rien. Tous les sujets y passent. Enfin presque. Les palabres s’allongent dans la soirée, pendant que les amateurs de dominos tentent de fermer le jeu pour “tuer” le double six. Tard dans la nuit, les rues sont presque désertes. L’heure du shour approche…

Source: Liberté - 4 aout 2012