À la mémoire de mon frère disparu

À la mémoire du père Jeanney qui nous à quitté tout récemment. Au souvenir de mon quartier et de ses habitants . À tous ces wlad Houma, disparus, exilés ou vivant encore en Algérie, je republie ce texte écrit en 2011

Quand l'avion décolle, tout mon être veut s'accrocher désespérément au sol qui se dérobe sous mes yeux. En bas, ma ville me semble replier ses ailes et s'être enroulée sur son passé. L'aéroport Houari Boumédiene n'est plus qu'une simple petite maquette laissant apparaître dans toute la splendeur de sa baie et de ses collines, suspendue au bleu de la mer la ville d'Alger, belle et corrompue. Une ville qui lutte pour sa survie. Mes souvenirs remontent en surface. J'entends les rires de notre enfance lorsque , toi et moi, pour nous amuser, faisons retentir les clochettes douces et inflexibles du grand portail en acier du monastère des sœurs clarisses. Nos plus belles et folles années d'enfance, te rappelles-tu? Hein? De Raphaël, le concierge espagnol, qui nous coure furieusement après. Nos frêles jambes, plus légères et plus souples nous donnent l'avantage de dépasser le vieil homme d'une bonne distance. Raphaël s'épuise très vite et d'une voix haletante et saccadée nous traite de tous les noms qui lui passent par la tête. Néanmoins, plus hypocrites dans notre espiègle innocence, nous savons, quand cela s'impose, nous montrer totalement dociles et respectueux à l'approche des religieux du quartier. Nous sommes rompus à l'obéissance des aînés et des parents depuis le plus jeune âge. <Bonjour, sœur Bernadette! Bonjour père Lantus!», marmonnons-nous, têtes baissées lorsque nous les croisons, à l'improviste, au détour d'une rue.

Chérubins intelligents, nous avons l'inouïe faculté de les connaitre tous par leur nom et le rang qu'ils occupent au sein de la hiérarchie du monastère. En échange d'une sucrerie ou quelques pièces de monnaie, nous les aidons parfois, à leur retour du marché, à porter leurs lourds paniers de victuailles. Et nous épions , à travers la clôture du presbytère aux colonnes grises vermoulues , les expertes mains des religieuses , assises en cercle autour de la mère supérieure, manipulant leurs aiguilles à tricoter et les pelotes de laine aux diverses couleurs. Nous présentons toujours nos plus gentilles et sages frimousses en les contemplant, à l'heure des vêpres, dans leur procession de capuchons de bure brune qui s'étire dans l'ombre bienfaisante de la galerie cernant un jardin bordé de vastes pelouses superbement entretenues où poussent ça et là une profusion de fleurs agencées par le talentueux Ammi Tablati. Te souviens-tu de l'extrême peur que nous avons à la seule présence de ce vieux jardinier?. De cette peur que diffuse son regard sévère sous son chapeau de paille. Mais surtout de sa grosse moustache qui lui tombe en cascades aux extrémités. Nous avons peur de cet épouvantail vivant dans une grande pépinière où, aucun oiseau ne prend le risque de voler à basse altitude.
C'est dire que la grosse moustache terrifiante de Ammi Tablati fait également peur aux volatiles. Et il est normal d'avoir peur dans cette condition extrême. Lorsqu'il nous coure après avec son compère Raphaël, le vieux jardinier à la moustache en balançoire, ne cesse de promettre, s' il arrive à nous épingler « d e nous enlever notre mère ». Ennahilkoum Yemmakoum ya wled el kelba, vocifère-t-il à chacune de nos farces. Depuis, nous portons en nous le pénible fardeau d'une inquiétude grandissante pour notre maman. Apeurés par ces menaces de représailles , nous ne comprenons pas pourquoi Ammi Tablati en veut si épouvantablement à notre mère alors que nous sommes les seuls artisans de sa colère.
Lorsque avisée du réel danger que représente pour elle le méchant vieil homme, elle prend sa défense , en s’esclaffant, prétendant que Ammi Tablati est ce qu'il y a de plus gentil comme monsieur dans le secteur. Non, la réponse de maman, tu en conviens, n'est pas rassurante pour un douro. Oh! Que non. Tablati nous fait très peur. Il est tout le temps dans son jardin, avec une pioche, un sécateur ou peut-être même, sait-on jamais, un grand couteau Boussâadi dissimulé sous son chapeau de paille. Va-le savoir? Et puis avec sa grosse moustache. . .Oh! Mon Dieu.
De l'autre coté du jardin, au fond d'une vallée se trouve la petite sépulture de Notre Dame du Ravin où les chrétiens du quartier viennent en groupes allumer des cierges, prier, et déposer de l'argent dans une petite boîte. Les bougies ne nous intéressent nullement. Les pièces de monnaie, au contraire, valent bien la chandelle. Et nous les subtilisons, sans vergogne, pour s'offrir des bonbons, pleines les poches, chez Ammi Sahraoui, qui cumule les professions d'épicier, de cordonnier, et d'arracheur de dents. Oh! Maman!
Surplombant le ravin, se plante le petit séminaire des frères lazaristes. A l'intérieur, l'école Saint Augustin et ses innombrables et spacieuses classes, la grande cour de la taille d'un véritable terrain de football, la petite chapelle, la riche bibliothèque, le vaste bureau du directeur, le père Jeanney et ceux de ses collègues les pères Yvoire, Econome, Lantus, Simono, nos enseignants de français et de mathématiques. Les premiers flirts avec les grands de la littérature française : Molière, Racine, Corneille, Victor Hugo, Alexandre Dumas et aussi des écrivains algériens d'expression française comme Mouloud Feraoun et Mohamed Dib que je découvre dès les premières années du primaire. Toi, tu ne veux rien savoir de ces personnages , ils ne t 'intéressent pas et tu quitte l'école , aussi prématurément que tu as quitté la vie, malgré les sermons et les corrections paternelles. Je poursuis donc le chemin du savoir sans toi. de même que celui de la vie.


Outre l'apprentissage rigoureux de la langue française, je développe un syndrome de rejet absolu pour les mathématiques . Chez les Lazaristes, notre instruction est menée tambour battant. Sans oublier l'étude du soir obligatoire, de cinq heures trente à six heures trente . Des sessions d'été payantes sont prévues pour le rattrapage scolaire. Cours qui se soldent généralement , en après midi, par une virée à la Madrague de Ain-Benian. A bord de sa camionnette Renault, le père Jeanney, nous emmène profiter des bienfaits des sables fins et des eaux limpides de cette merveilleuse plage prisée tant pour la baignade que pour les succulentes crevettes offertes par les restaurateurs. Ah! Frère Saint Augustin, qu'ils sont si loin ces temps là.
Deux cents mètres plus loin, à vol d'oiseau, émerge, triomphante du temps qui passe, l'imposante silhouette de la grande basilique de Notre Dame d'Afrique. Les musulmans l’appellent communément <Madame l'Afrique» . Belle et majestueuse, la grande église domine du haut de sa colline toute la baie d'Alger. A ses pieds se prosterne Sainte Eugène (aujourd'hui Bologhine) avec son beau stade de football, ses mosquées, ses maisons aux toits de tuiles rouges, et son front de mer enivré de caresses au goût de sel et de soleil. L'architecte Padovani, abandonne ici une œuvre grandiose, une imposante muraille, aux voûtes centenaires, longue de plusieurs kilomètres qui retient depuis des lustres le moutonnement fracassant des vagues de la grande bleue.
Il faut revenir au regard neuf de l'enfance pour saisir la beauté ensorcelante de ma terre originelle. Un seul voyage à bord du téléphérique reliant Bologhine à Notre Dame d'Afrique envoûtera n'importe quel visiteur par la splendide vue panoramique et la beauté éblouissante du site qui s'offre sans retenue comme une femme amante abandonnerait son corps à l'élu de son cœur.
Du haut de la colline, souviens-toi, nous passons des moments plaisants à contempler la mer méditerranée se noyer dans l'étreinte de l'horizon . Nous comptons les innombrables bateaux en rade que , de mémoire,tu identifies, par leur nom grâce à leurs silhouettes qui te sont assez coutumières. Nos yeux, curieux de la vie, s'accrochent aux vaguelettes qui étincellent de milles lueurs sous les rayons du soleil en humant le souffle marin qui remonte jusqu'à nous , sur la colline, pour pénétrer nos petites poitrines. Et ces petits clapotis des vagues léchant les rochers de leurs petites langues laiteuses que nous entendons . Et ces voix lointaines des marchands à la criée qui nous parviennent en échos. Et ces odeurs de cuisine, de bon couscous, de chorba, de tchektchouka , semblables aux relents qui s'échappent de notre bonne vieille marmite. Tout cela n'est, aujourd'hui, que féerie dans un paysage prêté aux rêves d'enfants.
Sur Notre-Dame d'Afrique veille aujourd'hui l'âme de Monseigneur Léon Etienne Duval, dit «Ahmed» Duval, mort à Alger, en 1996, quelques temps après le lâche assassinat des sept moines de l'Abbaye Notre-Dame de l'Atlas, un monastère de cisterciens-trappistes, situé à Tibhirine, près de Médéa. Un assassinat attribué par certains dissidents algériens aux services secrets de l'armée qu'ils accusent de l'avoir commandité en infiltrant le GIA, avec notamment, la collaboration de Djamel Zitouni. Ce dernier aurait enlevé et tué les moines pour discréditer les groupe armé. Selon d'autres thèses , c'est une « bavure » de l'armée algérienne . Des hélicoptères militaires ont tiré sur un camp terroriste . S'apercevant ensuite qu'ils ont non seulement touché des membres du groupe armé mais aussi les moines enlevés , ils les ont décapités pour imputer cet odieux crime au GIA ».

Triste, Notre-Dame d'Afrique accueille leurs dépouilles pour leur dernier voyage vers l'éternité. Une odeur d'encens, de parfum et de cire se promène et s’élève vers les grandes frasques où sont représentés les personnages de la crèche. Sous la clarté des couleurs des vitraux, une mère voilée porte dans ses bras un enfant aux joues roses . «Je vous salue, Marie, pleine de grâce». La vierge Marie regarde de ses yeux doux vers le haut de la voûte bleue où sont écris en lettres d'or «Notre dame d 'Afrique, priez pour nous et pour les musulmans». Notre Dame d'Afrique, maîtresse des lieux, reste encore debout,dans un Alger souillé, tuméfié et défiguré de nouveau par des barbares enclin à bouleverser l'ordre établi par la société pour y installer leurs propres lois, leurs propres injustices.


Montréal, 25 octobre 2013

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