Le niqab et le complexe canadien

Il faut vraiment que ce pays soit malade pour se demander sérieusement si l'on peut voter le visage voilé, témoigner avec un masque, prêter serment le visage couvert ou épouser cinq femmes.



Le Canada souffre du complexe de l'ouverture multiculturelle. Les symptômes sont nombreux.

La semaine dernière, la Cour suprême du Canada s'est penchée péniblement sur le droit des témoins à témoigner avec un niqab. Il s'agit d'un appel du jugement de la Cour d'appel de l'Ontario, qui a décidé l'an dernier que la liberté de religion garantit ce droit aux témoins, sauf si cela compromet le droit à un procès juste.

Le mois dernier, le juge en chef de la Cour suprême de Colombie-Britannique a produit 294 pages savantes pour conclure que l'interdiction de la polygamie n'est pas contraire à la liberté de religion.

Est-on à ce point égaré dans le labyrinthe des droits? N'est-on pas capable de différencier un accommodement et une perversion des principes?

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Ce n'est pas sans amusement et fascination que des juristes américains observent l'exotisme judiciaire canadien.

Récemment, le blogueur juridique du Wall Street Journal a tenté de trouver un précédent américain sur le témoignage avec un niqab.

Quiconque connaît un peu le paysage juridique des États-Unis sait qu'on y trouve des causes sur les sujets les plus extravagants.

Témoigner le visage voilé?

Une seule maigre affaire que voici.

En 2006, une femme s'est présentée à la cour des petites créances au Michigan avec un niqab. Elle réclamait 3000$ d'une société de location de voitures.

Le juge Paul Paruk a demandé à la dame de retirer son voile intégral. «Il faut que je regarde votre visage pour savoir si vous me dites la vérité», a dit le juge. Il suivait en cela une tradition judiciaire ancestrale - et le simple bon sens.

La femme a refusé. La cause a été rejetée.

Ça n'a rien à voir avec la liberté de religion, a estimé ce juge. C'est une simple règle d'administration de la justice et de gestion de la salle d'audience. Vous témoignez? Vous réclamez l'intervention de la justice? Je veux vous voir.

Question de transparence et d'intégrité de la justice. Point.

La femme a poursuivi le juge pour atteinte à ses droits religieux. La cause a été rejetée rapidement, les juges jouissant de l'immunité pour les actes accomplis dans l'exercice de leurs fonctions.

Peu de temps après, la Cour suprême de l'État a confirmé le droit des juges de déterminer les règles vestimentaires dans leur salle d'audience.

Différencions la kippa, le turban et le hijab, qui ne couvrent pas le visage. Je ne vois aucun problème de ce côté pour un simple témoin.

Mais se couvrir le visage au complet?

La très estimée Cour d'appel de l'Ontario trouve le sujet infiniment délicat, subtil et complexe.

«Sans doute, dans certains cas, surtout ceux devant jury et où la crédibilité d'un témoin est cruciale pour la conclusion du litige, les juges auront une décision difficile à prendre», a-t-elle écrit l'an dernier.

Malgré tout, a dit la Cour, il faut le permettre, sauf si le niqab empêche l'accusé d'avoir un procès juste.

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Il est loin d'être clair que la Cour suprême confirmera ce jugement. On n'a qu'à voir les commentaires des juges lors de l'audition, la semaine dernière.

«Pouvez-vous me nommer un seul avocat qui voudrait contre-interroger un témoin dont le visage serait caché par un voile?», a demandé le juge Morris Fish à l'avocat de N.S., l'Ontarienne au niqab.

«Des avocats aveugles que je connais», a répondu l'avocat!

La juge en chef Beverley McLachlin, selon ce qu'en a rapporté le Globe and Mail, paraissait de son côté particulièrement perplexe devant cette tentative de réconciliation de valeurs opposées.

«Faut-il permettre un demi-voile? Un écran?»

Nous sommes au Canada, il n'y a aucun doute.

Qu'y a-t-il de si compliqué à tracer la limite aux accommodements au point précis où le système renie ses valeurs d'intégrité et de transparence?

On n'ose pas dire que le niqab est une coutume obscurantiste, mais ce n'est pas nécessaire.

Qu'y a-t-il de difficile à trancher qu'on ne veut pas d'un système qui condamne des gens à la prison avec des témoins masqués?

«Des causes se décident parfois parce qu'on demande à un témoin ce qui le fait sourire», a dit un des avocats accusés d'agression sexuelle par N.S.

La juge McLachlin a dit pendant l'audience qu'elle a suivi une formation en philosophie, d'où elle conclut qu'il est impossible de mesurer véritablement des valeurs qui s'opposent.

Voilà un de nos problèmes, sans doute. Les juges devraient laisser la philosophie aux philosophes et revenir à leur spécialité: rendre la justice.

Un des juges du Michigan l'a dit autrement: «Les juges ne sont pas des théologiens.»

Source: Cyberpresse.ca