La DPJ et les immigrants

La DPJ est-elle plus réticente à intervenir dans des familles immigrantes, surtout quand elle n'en comprend pas les codes?



La question n'est pas innocente. Elle remonte lourdement des eaux des écluses de Kingston.

Deux signalements à la DPJ avaient été faits dans la famille Shafia, en 2008 et 2009. Après de brefs entretiens avec les parents, les dossiers ont été fermés.

«On voit les vies qu'on n'a pas sauvées, mais jamais celles qu'on a sauvées», me dit une employée de la DPJ.

Vrai.

Mais à voir les statistiques d'intervention publiées hier dans le dossier de la collègue Marie-Claude Malboeuf, on peut se demander si les protecteurs des enfants savent tous y faire, ou savent se faire connaître.

Les enfants des minorités autres que noires (asiatiques et arabes) sont sous-représentés dans les signalements. Ils représentent 27% de la population de Montréal, mais seulement 21% des signalements et 13% des placements.

On peut en déduire qu'il y a tout simplement moins de problèmes dans les familles immigrantes. Mais la lecture du dossier nous laisse penser qu'on y intervient peut-être tout simplement moins parce qu'on a choisi une «approche» plus conciliante.

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Sortir les enfants d'une famille où le père est violent? Traduire les parents délinquants devant la justice? Ou tenter de les éduquer, de les «accompagner»?

Deux philosophies s'affrontent à la DPJ, quand vient le temps d'intervenir dans des familles immigrantes comme dans toutes les autres.

Elles ne s'affrontent pas, ça dépend tout simplement des cas, vous dira-t-on.

La question qui se pose, c'est de savoir si, au bout du compte, deux lois s'appliquent au Québec. Ou plus exactement si la loi s'applique différemment selon que vous êtes un Québécois «de souche» ou un immigrant.

Dans tous les cas, immigrants ou non, la DPJ tente de préserver les liens familiaux et préfère éduquer, «accompagner» que de séparer les enfants, sauf si la sécurité ou la santé est compromise sérieusement.

Mais à lire les commentaires des expertes citées hier, on a franchement l'impression que la violence faite aux enfants est mieux comprise ou tolérée si elle est le fait de parents «bien intentionnés». Des gens qui ne veulent qu'éviter que leurs enfants «fassent quelque chose de grave», dit une pédopsychiatre.

On ne vous dira jamais qu'une violence est plus acceptable que l'autre. Mais j'observe cette bienveillante compassion devant l'incompréhension des parents immigrants quand un signalement est fait.

N'est-ce pas le cas dans toute famille? N'est-ce pas un choc immense pour n'importe quel parent de voir débarquer l'État à la maison, venir se mêler de sa vie, menacer de retirer les enfants?

Dans plusieurs pays, les corrections physiques font partie intégrante de l'éducation des enfants. L'éducation en général, la manière de concevoir l'autorité ne sont pas les mêmes en Chine et au Québec.

Mais ici aussi, les avis divergent. Et il n'y a pas si longtemps, les paires de claques, coups de pied, coups de strap et pires avaient cours. Notre Cour suprême a refusé à la majorité, il n'y a pas 10 ans, de bannir du Code criminel l'exception permettant aux adultes en autorité de corriger raisonnablement un enfant - décision déplorable d'ailleurs.

La psychologue Rachida Azdouz estime quant à elle que la DPJ a changé d'approche depuis 20 ans dans les cas de violence familiale chez les immigrants. Les centres jeunesse ont davantage tendance à voir «deux souffrants» et non un agresseur et une victime.

Quand on lit les rapports de la DPJ, on est bien d'accord qu'il vaut mieux aider une mère ou un père à changer sa façon de faire plutôt que de lui arracher les enfants automatiquement. Quand c'est souhaitable et possible. On peut citer plusieurs belles réussites. Aucun cas n'est facile et je conçois facilement qu'il peut être opportun de ne pas faire accuser un parent violent dans certains cas, d'éviter de judiciariser.

Mais jusqu'où?

C'est de la «gestion de risque» dans tous les cas. Donc du jugement. Balance entre protection, prévention, éducation, intégration, répression.

L'affaire Shafia, pour exceptionnelle et révoltante qu'elle soit, nous oblige cependant à nous demander si notre système de protection des enfants a placé au bon endroit le point d'équilibre pour le meilleur intérêt des enfants.

Je n'en suis pas certain.

Source: Cyberpresse