Hamid Matoub la sagesse d’un artiste

Interview de Hamid Matoub à l'émission du 21 juin 2003 sur Amazigh-Montréal

La Nouvelle République :
Comment peut-on émerger en tant qu’artiste quand on a Matoub Lounès comme cousin ?

Hamid Matoub :
Déjà, n’est pas artiste qui veut. J’ai toujours travaillé dur et sérieusement pour essayer d’être parmi les meilleurs. Je ne cherche pas à l’imiter, mais je le suis dans son combat et ses objectifs honorables tout en émergeant dans un style qui m’est propre.

Seriez-vous influencé par le style de Matoub Lounès ?
A mes débuts, j’ai été, comme tout artiste, influencé par mes proches. Ayant vécu entre Alger et la Kabylie, le chaâbi a constitué une autre influence musicale qui m’a permis d’explorer toutes mes capacités d’artiste, à savoir le texte et la belle mélodie.

Racontez-nous comment vous êtes venu à chanson…
Tout naturellement, je ne pouvais m’imaginer faire autre chose dans ma vie. Et quand Lounès s’est rendu compte que j’avais du talent, il a composé toutes les chansons de ma première cassette, enregistrée en 1983 à Paris, et a été jusqu’à faire les chœurs. Il m’a donné cette chance que j’ai saisie et j’ai continué seul par la suite.

Comment pourrait-on définir le style de Hamid Matoub ?
Mon style s’inspire de la région de Béni-Douala, connue pour ses nombreux artistes talentueux qui ont une empreinte musicale particulière.

Parlez-nous un peu de vos complices, de vos compagnons de musique…
Je dois avouer qu’il n’y en a pas beaucoup. Et on peut regretter que parmi les chanteurs kabyles qui existent, il n’y ait pas beaucoup de solidarité et d’entraide. J’aurais aimé qu’on puisse se rencontrer de temps à autre, que les uns puissent aider ou conseiller les autres pour préparer la relève.
Les jeunes chanteurs ont besoin d’être guidés et conseillés, comme moi j’ai pu l’être au début de ma carrière.

Vos artistes préférés ?
El Hasnaoui, Alaoua Zarouki, Lounès Matoub, Aït Menguellet Slimane Azem, El-Hadj El-Anka, Amar Ezzahi, Kamel Messaoudi, Akli Yahiaten, Salah Saâdaoui, El-Hachemi Guerrouabi, Cherif Hamani, Cherif Kheddam, Zedek Mouloud et bien d’autres encore.

Et si on vous demandait de faire le diagnostic de la chanson kabyle de ces dernières années, qu’auriez-vous à dire ?
Il y a eu une régression. Quelques jeunes ont émergé, ont fait des chansons à texte et ont innové sur le plan musical. Mais hélas, aucune main n’a été tendue pour les aider et les promouvoir. Ainsi, ils restent dans l’ombre et c’est le «non-stop» qui prend le dessus. La chanson kabyle s’est cantonnée dans le folklore, avec des remix et des chansons uniquement faites pour danser. Il n’y a plus de création originale.
Comme dit le dicton, l’union fait la force et cette union n’est plus.

Qui compose vos textes et paroles ?
J’écris mes textes et je compose toutes mes chansons.

Que véhiculez-vous comme message ?
Mes chansons parlent d’amour, de fraternité, de paix et de problèmes sociaux. J’écris des chansons engagées car tout ce qui concerne la société dont je suis issu me touche. En tant qu’artiste, je considère qu’il est de mon devoir de parler pour ceux qui ne le peuvent pas.

Dans l’un de vos albums, vous chantez l’artiste et ses déboires ; seriez-vous dans cette galère artistique ?
Je ne suis pas dans une galère artistique. Ce qui a inspiré cette chanson, c’est la triste fin de beaucoup de nos artistes. Je cite, en autres, Zohra Aït Meslayene, Hamidouche Youcef Abdjaoui, Hamid Abdjaoui… De nombreux artistes se sont donnés à fond, ont sacrifié beaucoup pour leur art et sont finalement morts dans l’anonymat. Et c’est malheureusement souvent après leur mort qu’on leur rend hommage, alors que l’artiste a besoin d’être reconnu de son vivant. Le public est sa raison de vivre. (*)
Comment avez-vous vécu l’assassinat de Matoub Lounès en tant qu’artiste ?

L’assassinat de Matoub Lounès a été un grand choc. La chanson kabyle a perdu un grand homme, un poète engagé. Moi, j’ai perdu un cousin, un frère, un ami. Ses chansons étaient pour moi une source d’inspiration, un encouragement pour aller de l’avant. Il disait tout haut ce que des milliers pensaient tout bas ou qui n’avaient pas les moyens de l’exprimer. Sa mort a laissé un vide énorme. L’hommage qu’on pourrait lui rendre, c’est de continuer le combat contre les ennemis de l’Algérie, ceux-là mêmes qui ont voulu faire taire sa voix et son courage.

Cet assassinat aurait-il changé votre façon de voir l’art et l’Algérie ?
Absolument pas. L’art a été et sera toujours pour moi une raison de vivre, tant que j’aurai des choses à exprimer. L’Algérie, notre merveilleux pays, est toujours sous le joug de ces mêmes gouvernants contre qui Lounès criait sa révolte. L’art en Algérie a toujours été menacé par ces bourreaux.

En cette année 2003, vous avez rendu hommage à Matoub à Montréal ; un commentaire ?
Cet hommage est un des plus beaux que j’ai jamais rendus à Lounès. Et je remercie d’ailleurs l’association «Tirrugza de Montréal pour son invitation.

Comment avez-vous trouvé la communauté algérienne de Montréal ?
Formidable, accueillante et généreuse. Je me suis senti en famille et je remercie du fond du cœur le public pour son accueil extrêmement chaleureux.

Qu’auriez-vous à dire de votre expérience avec les artistes algériens qui vivent à Montréal ?
J’ai eu l’occasion de rencontrer des artistes algériens à Montréal, ils sont vraiment solidaires. J’ai pu constater un vrai phénomène d’entraide entre eux et je tiens d’ailleurs à les remercier pour leur accueil et pour m’avoir si bien accompagné pendant ces trois soirées de gala.
Je voudrais d’ailleurs en profiter pour remercier plus particulièrement Abdelkrim Saâda au banjo-guitare, Toufik Doukari au banjo-ténor, Samir au qanun, Sid Ali Chabi à la percussion, Karim Boudina à la guitare et Saïd Lahcène au tar. J’ai énormément apprécié cet orchestre avec qui je n’ai eu que deux répétitions, mais qui a pourtant donné le meilleur de lui-même. Je voudrais enfin exprimer mon admiration à la jeune Sghira pour sa voix belle et juste. Elle mérite largement d’être soutenue, ainsi que tous les chanteurs qui se sont succédé pendant les spectacles.

Des impressions sur votre bref séjour en famille au Canada et aux Etats-Unis ?
Le Canada est un pays magnifique. Ma famille et moi-même avons énormément apprécié notre séjour et l’hospitalité de la communauté algérienne installée là-bas. J’ai été charmé par ce pays si vaste, plein de verdure et où on a l’impression de respirer de grandes bouffées d’oxygène. Ma famille et moi avons visité des endroits fabuleux et inoubliables. Quant aux Etats-Unis, c’est un pays extraordinaire, d’une immensité et d’une beauté incroyables. J’ai regretté de ne pas avoir eu plus de temps pour visiter complètement ces deux pays, mais j’espère avoir l’occasion d’y revenir.
Le mot de la fin ?
Je remercie l’association Tirrugza de Montréal qui déploie énormément d’énergie pour promouvoir la culture berbère, sans oublier Sadmi Mohand et sa famille, ainsi que toutes les personnes qui ont contribué à la réussite de mes spectacles à Montréal. Que la paix règne sur le monde !
(*) «Faites louange à l’artiste de son vivant. Qu’il se réjouisse et tire bienfait de son labeur. Accordez-lui respect, faites-lui honneur. Allez à sa recherche si le temps l’éclipse. Vous êtes la source de son bonheur. N’attendez pas sa mort pour évoquer son nom. Le célébrer et accroître sa gloire. C’est de son vivant qu’il a besoin de vous.» Texte de Hamid Matoub (2003)

Source: http://www.lanouvellerepublique.com/lire/?idc=1&ida=4109

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