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30 janvier 1995 : attentat meurtrier à Alger

Date: 30-01-1995

Alger, 30 janvier 1995, 15h30, à la veille du Ramadhan. Le Boulevard Amirouche en plein centre-ville est bondé. Une foule de gens affairés se presse sur les trottoirs, la chaussée est encombrée de véhicules. Le trafic déjà congestionné est ralenti par un autobus assurant la ligne place des Martyrs-place du 1er Mai. Soudain, une voiture blanche déboîte de la file et fonce sur le commissariat central. Une énorme explosion retentit : 42 morts et 256 blessés. C'est l'attentat le plus meurtrier depuis le coup d'Etat du 11 janvier 1992.

Quasi-instantanément, la paternité de cet attentat est attribuée aux GIA dont un groupe, Mowaqqi'un biddima' (ceux qui signent par le sang) revendique dès le 1er février la responsabilité dans un communiqué qui figure le 2 février dans Al-Ansar, la publication londonienne des GIA1. Qu'il s'agisse du gouvernement, des partis proches du pouvoir ou de l'opposition, tous condamnent fermement cet acte ignoble.

Rapidement, le lien est établi entre ce carnage et l'initiative de paix de l'opposition qui a signé deux semaines plus tôt à Rome une plate-forme de sortie de crise. Une première réaction très largement partagée est de pointer les services de l'Etat qui auraient commandités cet attentat2 dans le but de jeter le discrédit sur cet accord historique dont les généraux et civils éradicateurs ne veulent malheureusement pas entendre parler. Une partie de la presse se déchaîne contre les signataires du « contrat national », leur imputant la responsabilité directe ou indirecte de cet attentat. En particulier Anouar Haddam, chef de la délégation parlementaire du FIS (1992-2002) qui a représenté le parti interdit lors des négociations à Rome est accusé de l'avoir revendiqué ou tout au moins de l'avoir justifié. Lui-même s'en défend avec véhémence, affirmant avoir simplement expliqué que le commissariat central avait été ciblé car il s'agissait d'un des plus importants centres de torture. On peut supposer que les partenaires et observateurs étrangers de cette initiative ne partageaient pas l'analyse des critiques du FIS qui l’accusaient d'avoir commis ce crime puisqu'ils continuèrent à la soutenir et ce jusque dans l'establishment français, pourtant réputé pour son soutien indéfectible au pouvoir algérien.

L'initiative du président Zeroual échoue

Pour mieux comprendre l'enjeu de cet attentat il est nécessaire de rappeler les développements précédents. 1994 est une année charnière. Le pouvoir contrôlé par la fraction putschiste, les généraux « janviéristes » a durci le ton depuis qu'il s'est assuré le soutien des institutions internationales et du gouvernement français grâce auquel il a pu obtenir un accord de crédit stand-by du FMI au printemps pour réduire les contraintes financières qui le freinait, notamment dans sa répression de l'opposition islamiste. Du côté de la rébellion armée, des groupes qui agissaient pour leur propre compte ont rallié les GIA dans une union réalisée au mois de mai 1994. Des deux côtés – éradicateurs et extrémistes - le discours se radicalise, des deux côtés l'option armée se durcit. La marge de manœuvre pour une solution politique se rétrécit malgré les différentes tentatives du Président Liamine Zeroual et des dirigeants du FIS d'amorcer des négociations.

Durant l'été, des signaux sont émis à la fois de la Présidence et de la direction du FIS. Tandis que le 13 septembre Zeroual fait libérer des cadres du FIS et placer en résidence surveillée les deux responsables Ali Benhadj et Abbassi Madani, ces derniers se disent prêts à renoncer à la poursuite du processus électoral interrompu en janvier 19923 et à accepter les quatre « constantes » présentées par le Président algérien : respect de la Constitution et du régime républicain, alternance au pouvoir, application des règles de la démocratie4. Ils exigent toutefois que la direction du FIS puisse se réunir et rencontrer les autres fractions de la mouvance, de l'intérieur et de l'extérieur du pays, afin de les convaincre de la nécessité des négociations en cours et d'établir un consensus en leur sein. Les tractations vont bon train et auraient dû aboutir avant le 1er novembre à une déclaration de Abbassi Madani appelant les groupes armés à une trêve de six mois. C'était sans compter avec l'opposition à la fois des militaires éradicateurs et des GIA. Fin octobre, le général Mohamed Lamari annonce la poursuite de la lutte contre le terrorisme sous prétexte d'avoir découvert sur le cadavre du chef du GIA, tué un mois plus tôt, le 26 septembre, une lettre attribuée à Ali Belhadj appelant à la poursuite de la lutte armée. Zeroual est contraint d'annoncer l'échec des négociations et comme pour renforcer cette décision, le 1er novembre, une bombe explose lors de la commémoration du déclenchement de la guerre de libération nationale dans un petit cimetière de la wilaya de Mostaganem, tuant quatre enfants et en blessant 17 autres5.

Du côté des GIA, tout dialogue avec le pouvoir et des partis non islamistes est catégoriquement rejeté et la condamnation de la direction du FIS pour s'être engagée dans cette voie se fait de plus en plus cinglante. La stratégie de la terreur à laquelle se livre l'armée cause des milliers de morts tandis que les GIA multiplient les attentats et les assassinats. La guerre qu'ils mènent contre l'Armée islamique du salut (considérée comme proche du FIS et qui ne s'oppose pas aux pourparlers avec le pouvoir) devient particulièrement féroce. La direction du FIS, toutes tendances confondues, est contrainte de se positionner clairement vis à vis des GIA.

L'opposition représentative se réunit à Rome

Face à cette escalade de la violence, la communauté catholique de St Egidio à Rome prend l'initiative d'inviter tous les acteurs politiques algériens pour un échange qu'ils désirent mais ne peuvent mener sur place au pays. La première rencontre du 21 et 22 novembre 1994 réunit les responsables politiques ayant rassemblé environ 80 % des voix lors des élections législatives de décembre 1991. Sont présents Abdelhamid Mehri, secrétaire général du FLN, Hocine Ait-Ahmed, secrétaire général du FFS, Ahmed Ben-Bella président du MDA et Anouar Haddam qui représente le FIS avec l'aval du président du parti, Abbassi Madani. Les deux dirigeants du FIS, A. Madani et Ali Benhadj, soutiennent cette initiative malgré les menaces des GIA à leur encontre. Le gouvernement, qui a également été convié, brille par son absence. Il n'en est que plus présent en Algérie lançant ses « commandos médiatiques » qui diffusent les pires accusations : Les personnes qui se sont rencontrées à Rome seraient des traîtres, des suppôts du terrorisme, enrôlées dans un complot extérieur etc.6

Un triple consensus se dégage de cette première rencontre : La nécessité de mettre fin à la violence, d'ouvrir un dialogue avec le FIS et de respecter le pluralisme, les libertés fondamentales et le principe de l'alternance au pouvoir7. La seconde rencontre a lieu du 8 au 13 janvier 1995 malgré les violences qui secouent le pays : assassinat de religieux chrétiens, détournement d'un avion suivi de la mise à mort d'otages, attentats à la bombe, menaces contre les ambassades occidentales, les journalistes, etc. La « plate-forme pour une solution politique et pacifique de la crise algérienne » est malgré toutes ces pressions extérieures adoptée le 13 janvier 1995. Le consensus au sein de l'opposition se veut être une impulsion pour un véritable dialogue qui s'instaurerait en Algérie sur initiative du gouvernement algérien. L'accord est approuvé par de nombreux gouvernements et la presse internationale fait preuve d'un véritable engouement pour cette rencontre historique. Sans grande surprise, quelques petits partis libéraux et de gauche prônant l'éradication aux côtés des généraux putschistes ainsi que les radicaux des GIA rejettent cette perspective de paix.

La plate-forme prévoit des mesures préalables aux négociations, parmi lesquelles la libération des détenus politiques, la possibilité aux dirigeants du FIS de se réunir, l'annulation de l'interdiction du FIS, l'ouverture du champ politique et médiatique, l'arrêt immédiat de la torture, des exécutions extrajudiciaires et des représailles contre la population civile, la condamnation et l'appel à la cessation des exactions et des attentats contre des civils et la destruction des biens publics, la non-implication de l'armée dans les affaires politiques, la constitution d'une commission indépendante pour enquêter sur ces actes de violences et les graves violations des droits de l'homme. Les partis s'engagent à respecter la Constitution du 23 février 1989 et demandent la mise en place d'une Conférence nationale dotée de compétences réelles pour définir les structures transitoires, les modalités et la durée d'une période de transition. Ce « programme » qui en réalité ne définit que les préalables d'un dialogue entre protagonistes de la scène politique algérienne met à nu un régime qui depuis trois ans affirme qu'aucune négociation n'est possible avec le FIS qui prône la violence.

Une réponse cinglante et sanglante du régime et de ses suppôts

Le gouvernement réagit avec une extrême violence d'autant plus que cet accord historique est très populaire et trouve de nombreux adeptes en Algérie, jusqu'au sein même de l'institution militaire8. Dès le 12 janvier, les autorités organisent des marches « contre les accords de Rome » et « contre le terrorisme » et refusent de recevoir une délégation de représentants des partis qui viennent de signer la plate-forme. Le 18 janvier, le porte-parole du gouvernement, Ahmed Attaf, déclare lors d'une conférence de presse que le « contrat national » est un « non-évènement » et qu'il est rejeté « globalement et dans le détail » ; la rencontre de Sant' Egidio ne serait rien d'autre qu'une « ingérence dans les affaires intérieures » de la part de « puissances extérieures »9. Abbassi Madani et Ali Benhadj, jusque-là en résidence surveillée, sont de nouveau incarcérés à la fin de mois de janvier.

Cinq jours après la rencontre de l'opposition, les GIA publient un communiqué affirmant que la seule voie pour atteindre le califat islamique est la lutte armée10. Quelques jours plus tard six membres du FLN sont assassinés à Relizane. La presse y voit une réplique des GIA au FLN signataire du « contrat national »11. Le 30 janvier 1995, une voiture piégée fonce sur le commissariat central d'Alger et fait 42 morts et 256 blessés. Différents responsables du FIS condamnent cet attentat interprété comme une réponse cinglante à l'opposition réunie à Rome12. Les GIA s'en prennent d'ailleurs violemment au FIS pour s'être engagée dans cette voie. En mai 1995, Djamel Zitouni, l'émir des GIA, dans une lettre ouverte, menace de mort les représentants du FIS de l'extérieur, notamment Rabah Kebir et Anouar Haddam, signataires de la plate-forme, leur laissant un mois pour rejoindre les rangs des GIA. En juin 1995, l'ultimatum passé, Abbassi Madani et Ali Benhadj sont exclus d'office du majless-ech-choura (conseil consultatif) des GIA dans lequel ils figuraient sans jamais avoir été consultés13.

Contrairement aux déclarations officielles qui présentent l'Etat comme unique rempart contre le terrorisme, l'opposition a montré qu'un dialogue était possible et qu'une paix peut être négociée si les responsables politiques et militaires algériens le veulent. La diplomatie algérienne est mise en branle car en Europe comme aux Etats-Unis la rencontre de l'opposition a été suivie avec intérêt. Ali Benhadj craint pour sa part que l'accord conclu à Rome « risque d'inciter les éradicateurs à commanditer des actions terroristes en Europe pour torpiller le processus de paix »14. Ses craintes sont malheureusement fondées puisque quelques mois plus tard, la France fera l'objet d'attentats revendiqués par les GIA.

La plate-forme reste à ce jour le symbole d'une possible réconciliation entre fractions politiques opposées. Mais le terrible attentat du 30 janvier 1995 a sonné le glas de toute tentative de négociation entre acteurs politiques de l'opposition et l'Etat. Les militaires ont pris définitivement les choses en main et les propositions de « paix » et de « réconciliation » qu'ils ont dictées aboutissent en 2006 à l'Ordonnance d'application de la « Charte pour la paix et la réconciliation nationale », qui garantit l'impunité aux agents de l'Etat et criminalise toute personne qui s'y oppose.

Notes

1 Kamil Tawil, Al-haraka alislamiya al-mousallaha fil-al-Djazaïr, mina al-inqadh ila al-djama’a (Le mouvement islamique armé en Algérie, du FIS au GIA), Beyrouth, 1998, note 37, p. 222.

2 Séverine Labat et Malik Ait-Aoudia, Algérie 1988-2000, Autopsie d'une tragédie, chronique d’une guerre annoncée, France 5, octobre 2003, cité dans Lounis Aggoun et Jean-Baptiste Rivoire, Françalgérie, crimes et mensonges d'Etat, éditions La Découverte, 2004, p. 426.

3 Nicole Chevillard , « Algérie : l’après-guerre civile », Nord-Sud export conseil, juin 1995, p. 30-31.

4 Monde arabe, Maghreb-Machrek, Chronologie, oct.-déc. 1994, p. 75

5 Salima Mellah, Vingt ans après : 1er novembre 1994 : Quand une commémoration se transforme en carnage, Algeria-Watch, 1er novembre 2014, http://www.algeria-watch.org/fr/article/analyse/mellah_1er_novembre_1994.htm

6 I. Latif, The media commandos in Algeria, in Youcef Bedjaoui , Abbas Aroua , Meziane Ait-Larbi , An Inquiry into the Algerian Massacres, Hoggar, Suisse, 1999. Version française, http://www.algeria-watch.org/pdf/pdf_fr/latif_commandos_mediatiques_.pdf

7 Séverine Labat, Les Islamistes algériens, entre les urnes et le maquis, Editions du Seuil, 1995, p. 285.

8 En mars 1995, huit généraux à la retraite ainsi qu'une quarantaine d'officiers actifs s'adressent au président Zeroual pour lui demander de négocier avec les mouvements islamistes. Nicole Chevillard, op.cit. p.60.

9 Marco Impagliazzo et Mario Giro, Algerien als Geisel, LIT, 1998, p.190-191.

10 Kamil Tawil, op. cit., p.208.

11 Salah-Eddine Sidhoum, Chronologie d’une tragédie cachée, ( 11 janvier 1992 – 11 janvier 2002 ), Algeria-Watch, 11 janvier 2002, http://www.algeria-watch.org/mrv/2002/chrono/chrono_1995.htm

12 José Garçon, Le Fis condamne l'attentat d'Alger, Libération, 2 février 1995 ;

13 Kamil Tawil, op. cit. p. 210.

14 Lounis Aggoun et Jean-Baptiste Rivoire, Françalgérie, crimes et mensonges d'Etat, éditions La Découverte, 2004, p. 424.