Tahar Djaout: La douceur de la raison

« On n’a pas encore chassé de ce pays la douce tristesse léguée par chaque jour qui abandonne. Mais le cours du temps s’est comme affolé, et il est difficile de jurer du visage du lendemain. Le printemps reviendra t-il ? »
Le Dernier été de la raison

Le dernier roman de Tahar Djaout "Le dernier été de la raison" a été traduit à l’anglais par Marjolijn de Jagger. Dès sa sortie, ce livre a été classé parmi les vingt cinq meilleurs livres de l’année à New York. Marjolijn de Jagger, traductrice américaine, a également traduit un autre roman du même auteur "Les Vigiles". C’est en traduisant le œuvres de Assia Djebar , une autre écrivaine algérienne, que Marjoilin a découvert Tahar Djaout. Depuis, elle voyage dans l’univers de ce journaliste-écrivain-poète pour le faire découvrir aux Américains progressistes notamment. Le hasard a fait en sorte à ce que je découvre cette femme extraordinaire en 2002. Je l’ai interviewée pour l’émission "Amazigh Montréal" que j’animais avec Madjid Benbelkacem.  C’était en 2002.  Les années passent, mais la douleur de perdre des génies de la trempe de Tahar Djaout demeure la même. Pourrait-on, un jour, pardonner ce genre de crime? La réponse est non.

Marjolijn de Jagger vient de terminer la traduction d’un autre roman du même auteur "Les Vigiles".

Madame de Jagger, vous avez traduit beaucoup de livres d’Algériens entre autre, "Le dernier été de la raison" du défunt Tahar Djaout. Pourquoi cet intérêt porté à la littérature nord-africaine ?

Marjolijn De Jagger : J’ai commencé à traduire la littérature francophone de l’Afrique de l’ouest d’abord. Par la suite, j’ai fait connaissance avec quelques Algériens et surtout avec une femme qui est devenue une bonne amie à moi et une très grande écrivaine c’est Assia Djebar.

Vous avez traduit les écrits de Madame Djebar aussi ?

M. De Jagger : Oui. Les femmes d’Alger dans leurs appartements et aussi le dernier Le blanc de l’Algérie. C’est en fait une histoire assez étrange. J’avais mis le dernier point à cette traduction dans laquelle j’ai rencontré le nom de Tahar Djaout pour la première fois parce qu’elle décrit son assassinat. Quand la maison d’édition de New York m’avait demandé de traduire "Le dernier été de la raison" de Tahar Djaout, je n’ai pas hésité une seconde pour dire oui, pour accepter.

Cet intérêt pour la littérature francophone nord-africaine aurait-il réussi à avoir un impact aux États-Unis ? Quand vous traduisiez des écrits d’Algériens du français à l’anglais, est-ce qu’il y a eu un impact sur l’opinion publique américaine, les universitaires notamment ?

M. De Jagger : C’est surtout dans le milieu universitaire. Le grand public ne s’y intéresse pas tellement. Les professeurs et le département de littérature francophone africaine lisent beaucoup tout cela. Il y aussi le lecteur de la presse indépendante et progressiste. Mais j’avoue que c’est quand même pas beaucoup de monde.

Si on revenait maintenant à Tahar Djaout. Pour quoi vous êtes-vous intéressée d’abord à son dernier roman "Le dernier été de la raison" ?

M. De Jagger : Pendant la deuxième guerre mondiale, j’étais très petite, mais je me rappelle bien les histoires concernant la destruction de livres et d’archives, cette attitude pleine de censure…Et moi, j’ai beaucoup aimé l’histoire de ce dernier livre de Djaout, précisément à cause du personnage principal qui n’est pas un héros, qui n’est pas bien connu. Bref, c’est un homme assez simple qui a une librairie et qui s’oppose quand même à une force terrible tout seul. Même sa famille le quitte et lui, il est là. Il ne comprenait pas tout à fait, surtout au début, ce qui se passe, mais il sait ce qu’il veut et en quoi il croit. Il défend ce qui est important dans sa vie : la littérature et la culture. Pour moi, ça c’est fantastique !

Le roman vous a touchée. Pourrait-on dire qu’à travers ce roman, on trouverait une partie de Tahar Djaout ? Ce personnage principal ne serait-il pas simplement le monde intérieur de l’auteur ?

M. De Jagger : Je crois cela surtout en grande partie. Je dirais qu’il y a beaucoup de Tahar Djaout dans le roman. Les causes auxquelles ils croyait, les choses pour lesquelles il avait lutté.

Tahar Djaout faisait partie des fondateurs du Journal" Rupture" qui résume en clair la vison de Tahar Djaout. Le message est plus qu’évident : il faut qu’on passe à autre chose.

M. De Jagger : Absolument, mais il faut dire que ça nous a pris une année pour trouver une maison d’édition aux États-Unis qui a accepté de le publier. Ruminator Books, St. Paul, au Minnesota.

Ce roman a eu de l’impact dans certains États américains, n’est-ce pas ?

M. De Jagger : Je crois que c’est la première fois peut-être qu’un tout petit livre comme ça ait un énorme impact. Un livre qu’on peut trouver même dans les grandes librairies. Il faut souligner que ce n’est pas toujours le cas. Il y a eu aussi énormément de critiques. Je crois que ce phénomène ou cet intérêt a un rapport avec les évènements du 11 septembre dernier. Le dernier été de la raison, version anglaise, est sorti juste après ces évènements.

Ce drame du 11 septembre aurait-il interpellé les Américains à chercher à connaître voire à comprendre les gens d’ailleurs, le drame du peuple algérien et ses 200 000 morts ?

M. De Jagger : C’est la première qu’on s’intéresse à ce qui se passe en dehors de nos frontières américaines !

Vous vous êtes intéressée à un autre roman de Djaout : Les Vigiles. Vous avez traduit Les Vigiles aussi ?

M. De Jagger : Les vigiles, version anglaise, sortira encore une fois chez books au début de l’été de cette année chez Ruminator Books, St. Paul, au Minnesota.

Le message qui vous a le plus touchée dans Les Vigiles … ?

M. De Jagger : Là, c’est moins l’intérêt à la culture elle-même. C’est plutôt un intérêt à la politique, la corruption et la souffrance des petites gens. En fait, il y a un cet ancien combattant qui a lutté pour son pays et qui a été forcé ou poussé à se suicider à la fin parce que le régime actuel ne croit plus en lui ni aux choses pour lesquelles il avait lutté dans le passé.

Comment la presse américaine s’est-elle intéressé à votre parution "The last summer of reason.. ?

M. De Jagger : Il y a eu énormément de critiques dans beaucoup de journaux, des revues et hebdomadaires. Beaucoup plus que d’habitude.

Et dans quels États s’est plus manifesté cet intérêt ?

M. De Jagger : En Californie, au Colorado, vraiment un peu partout. Ici, le livre a été choisi parmi les vingt cinq meilleurs livres de l’année par The Village voice à New York. Donc, même si, il n’ y avait que de petits articles, il y a énormément d’intérêt. C’est bien de le souligner.

Si on vous demande de faire le parallèle entre le message de Assia Djebar et celui de Tahar Djaout, que diriez-vous ?

M. De Jagger : Ce n’est pas une question facile ( rires). Je crois qu’il sont très proches l’un de l’autre. Du point de vue de style littéraire, ils sont très différents. Ils aspirent tous les deux à une Algérie normale et aux droits humains.

Si on organisait dans un futur proche un colloque sur Tahar Djaout ici à Montréal, accepteriez vous de venir animer une conférence, de témoigner en tant qu’Américaine ?

M. De Jagger : Ça m’intéresse énormément. Oui ! Je viendrai témoigner au nom des Américains !

Propos recueillis par Djamila Addar

MARJOLIJN de JAGER, ph.d. Traductrice
The Last Summer of Reason,
by Tahar Djaout : Ruminator Books, St. Paul, Minnesota : 2001.
Original title : Le Dernier été de la raison

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Marjolaine De Jagger

Marjolaine De Jagger est une traductrice américaine. Irlandaise d’origine, elle vient au monde en Indonésie et a grandi à Amsterdam, aux Pays bas. Au cours de son parcours professionnel, elle découvre la littérature francophone algérienne. Elle se lit d’amitié avec Assia Djebar pour découvrir grâce à cette dernière le génie et la sensibilité de Tahar Djaout.
Le dernier été de la raison qui devient "The last summer of season" a réussi à séduire les Universitaires et l’élite américains
Ce petit livre pour paraphraser madame Jagger est dans toutes les librairie américaine. Mieux encore, il vient d’être classé parmi les vingt cinq meilleurs livres de l’année à New York.

Le site internet : http://www.beaconschool.org/mdejager/

 

 

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