Slimane Benaissa : La vague est de retour

Alger le censure, Montréal l’accueille

« Par rapport à certains pays, l’Algérie est un pays qui tient la route. En tout cas, elle a les capacités de tenir plus que la route. »

Slimane Benaissa

Slimane Benaissa, le célèbre et talentueux dramaturge et écrivain algérien, est de retour au Canada. Il présentera sa dernière pièce de théâtre ‘’Et Moudja Welat’’ (Le retour de la vague)  à Montréal le 8 juin au Gésu, à Québec le 14 juin  au théâtre du Petit Champlain et à Ottawa le 17 juin au Centrepointe Studio theatre.  Slimane est un habitué de Montréal notamment. Il a déjà présenté d’autres pièces comme ‘’Prophètes sans Dieu ‘’et ‘’Confession d’un musulman de mauvaise foi’’. Ceux et celles qui n’avaient pas pu le voir le mois de novembre dernier auront donc la chance de savourer le génie d’un créateur sérieux, drôle et perspicace.

Quelques jours avant son passage à la salle Gésu, à Montréal, il nous a accordé cet entretien.

Votre pièce, ‘’El Moudjat Welat’’, de quoi traite-t-elle?

Slimane Benaissa : Son objet essentiel, c’est la mémoire. Je crois que c’est le propre des systèmes. Le système qu’on a connu en Algérie saucissonne l’histoire pour qu’on ne puisse pas faire de liens. Un peuple qui n’a pas la continuité historique dans sa tête de son vécu est un peuple perdu parce que la mémoire est complètement occultée. Ce que j’ai essayé de faire dans cette pièce, c’est de créer le lien entre ces évènements historiques, qu’ils soient bons ou mauvais, qu’ils soient positifs ou négatifs. Nous avons vécu ça! C’est ça notre vécu. S’il faut aller de l’avant, ce sera avec ce vécu. C’est notre histoire. Donc, je raconte l’histoire de l’Algérie  de 1945 à nos jours.

Pourquoi avoir choisi 1945 comme point de départ?

Parce que c’est une date charnière. Le nationalisme à la Messali était naissant et cette date a déterminé voire catalysé les forces politiques nationales. D’un côté, il y a eu la trahison de la France après la Seconde Guerre Mondiale. D’un autre côté, on a réalisé que le colonisateur était faible puisqu’il a été colonisé lui aussi par l’Allemagne. Cela a fait prendre conscience aux Algériens de certaines évidences. Aussi, la guerre a fait voyager les Algériens. Ils ont appris beaucoup de choses. Les Algériens ont été transportés en Europe pour faire la guerre du côté de la France. Ils ont vu autre chose. La guerre leur a ouvert les yeux sur autre chose. Et donc, ils sont revenus avec une conscience politique beaucoup plus élaborée, beaucoup plus affirmée. On peut dire que le nationalisme algérien est né de cette violence de la France contre les Algérien en 1945.

Parlez-nous un peu du titre de votre  pièce..

"El Moudjat welat’’ (Le retour de la vague) est une expression violente également. Quand la mer se retire, elle revient avec force. La mer prend son élan et elle pourrait tout emporter. C’est ça le retour de la vague.

C’est une métaphore…

Ben oui. Ils ont occulté la mémoire, mais elle reviendra toujours. On a beau caché les évènements ou interdit aux gens d’en parler, le fond remonte toujours. C’est comme ça.

Quelles sont les périodes que vous avez agencées dans votre pièce?

J’ai fait un double itinéraire. L’itinéraire d’un vécu d’un enfant. Comment il a été éduqué dans cette ambiance pour décrire l’ambiance politique. Un moment donné, cet individu devient lui-même adulte et il va raconter directement la politique. Donc, il y a à-peu-près deux grandes étapes entre la formation et le rendu. C’est-à-dire, le vécu d’adulte.

Votre personnage, fait-il une lecture objective de l’histoire?

Il ne faut se le cacher, c’est l’identification de l’auteur au personnage. C’est presque autobiographique. Je dis mes points de vue dans la pièce. Non, il ne faut pas le cacher. C’est ma lecture de l’histoire. Ce qui rend la pièce quelque chose de plus vaste parce qu’elle est écrite d’une manière poétique et parce qu’il l’identification de beaucoup de gens à ça. Je n’ai pas inventé l’évènement, j’ai inventé la manière d’en parler. C’est tout. Et la manière d’en parler porte en elle-même une façon de voir.

Dans votre pièce, vous avez intégré la chanson "Ami" de Ait Menguellet. Pourquoi?

Parce que j’avais besoin de cet écho berbère qui est notre origine. Moi-même, je suis berbère. Quand j’ai fini toute l’éducation que j’ai reçue, l’éducation que tous les Algériens ont reçue, lui, il a écrit un très beau poème là-dessus que j’ai traduit en arabe. Je me suis dit, pourquoi écrirais-je un texte alors qu’Ait Menguellet l’a déjà écrit. C’est aussi une complicité avec un ami. On est lié. D’ailleurs, le jour où je lui ai lu la traduction en arabe, il m’a dit : « Je ne sais plus si je l’ai écrit en arabe ou en kabyle » (Rires).

Votre traduction était-elle fidèle au message kabyle?

Elle était proche. Elle n’était pas fidèle  au texte. Elle est fidèle à l’esprit.

Sur scène, votre personnage  est très attaché à sa toile. À quoi cela renvoie-t-il?

Le personnage a déjà pris une décision, en l’occurrence, il faut arrêter ce massacre qu’il se remet à penser à tout le passé. C’est tout en travaillant ce tableau qu’il se remémore tout son passé. Toute tragédie commence et finit par un crime. C’est la signification qu’on peut donner à la mort. La tragédie dans cette pièce : il a déjà tué un certain comportement  en Algérie. Il n’en veut plus. Et c’est ça qui est tragique. Il lutte et essaie d’expliquer la pertinence d’arrêter ça. Sinon, la pièce ne serait pas intéressante. Sinon, je serais un conteur. Elle ne serait pas une pièce de théâtre. Le personnage n’est pas en conflit avec lui-même, mais avec une réalité. Donc, il y a un personnage extérieur qu’on ne voit et contre lequel il lutte. Et il va finir par écrire ce qu’il veut. Le texte est d’une culture d’oralité, mais la décision, il va l’écrire et lui donner une image. Son acte est encore plus fort que l’acte de dire. Il ne s’est pas arrêté à l’oralité. Il passe à une décision presque juridique parce que l’écrit est un acte juridique. Dieu est verbe, mais le juridique est loi.

Avez-vous joué cette pièce ailleurs?

Je l’ai jouée une vingtaine de fois à Alger, dans un théâtre qui appartient à une mairie. Après, on m’a interdit toutes les salles. Le ministère de la Culture De Mme Toumi  m’a fermé toutes ses portes.

Est-ce que c’est  une forme de censure?

C’est plus que celà. J’ai connu la censure sous Boumediene. C’était vraiment à contenu idéologique. Je me suis retrouvé avec les gens du FLN à discuter de mes pièces, mais on discute. Avec cette ministre et le système actuel ont crée une secte, une sorte de château fort. Il y a eux et les autres qu’ils ont écartés. Donc, le problème n’est pas d’ordre idéologique. C’est plutôt une devise : es-tu avec nous ou contre nous? Voilà le problème.

Et votre public?

Le public me défend, mais le pouvoir détient les salles. Il y a des directeurs des salles qui m’ont dit que si la ministre donne son accord, on te donnera la salle. Cela veut dire qu’elle leur a dit : il ne faut pas lui donner la salle.

Que pensez-vous de la révision de la constitution?

On m’a contacté en tant qu’intellectuel à participer au débat. J’ai été devant la commission et  j’ai donné mon avis. Ça, c’est une chose, mais il faut oublier tout ça. Je crois qu’aujourd’hui, on ne réfléchit plus une constitution pour des enjeux politiques éphémères, mais c’est l’Algérie qu’il faut réfléchir de A à Z. L’Algérie a les moyens et du potentiel. Par rapport à certains pays, l’Algérie est un pays qui tient la route. En tout cas, elle a les capacités de tenir plus que la route. Alors, essayons de réfléchir sérieusement pour que ce pays tienne debout et qu’il puisse avancer vers un sens positif et qu’on élimine les faux problèmes. L’Algérie a besoin d’un projet fédérateur qui donnera de l’énergie à ses enfants.

Et le contact avec votre public à Montréal?

C’est un contact extraordinaire parce que d’abord, ce sont des Algériens qui comprennent mon discours populaire. Ils sont inscrits dans cette culture-là. En même temps, le fait de vivre à Montréal, en Amérique, ils ont une ouverture d’esprit qui n’est pas celle des Algériens. Je ne dis pas que les Algériens qui sont en Algérie sont fermés. Ils ont plutôt un problème de fermeture. Ils ont leurs problèmes spécifiques. Tandis qu’à l’extérieur, les gens ont plus de disposition à être ouverts. Donc, le texte est accueilli avec plus de force, à mon sens.

Source: http://taghamsa.wordpress.com/2013/06/06/slimane-benaissa-la-vague-est-de-retour/

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