Omar Aktouf, Professeur de management à Montréal, à Mon Journal : «Une adhésion actuelle de l’Algérie à l’OMC est une soumission aux conditions draconiennes des chapitres 10 et 11 de cette organisation, notamment de l’AGCS »

En Algérie, il est établi que tout le monde ferme les yeux sur tout et crie au scandale une fois le malheur arrivé. Il en est ainsi de la question de l’adhésion de l’Algérie à l’OMC qui, malgré son importance capitale, ne suscite aucun débat, excepté dans les milieux très discrets où «compter les sous» est le seul métier.

Contrairement à la Russie, pays au destin presque similaire à celui de l’Algérie, la classe politique algérienne est restée insensible à la question. Pourtant, au de là du principe de soutien ou d’opposition à l’adhésion de l’Algérie à cette organisation, n’y a-t-il pas lieu d’éclairer l’opinion publique nationale sur le sujet ? Interrogé à cet effet, Omar Aktouf, professeur de management à HEC Montréal, membre fondateur du Centre Humanismes, Gestion et Mondialisation, auteur de plusieurs ouvrages sur les ravages du fondamentalisme marchand, a accepté de nous donner son avis sur la question de l’adhésion de l’Algérie à l’OMC. Avec beaucoup de pédagogie, il nous en explique les dessus et dessous.

Q: L'adhésion de l'Algérie à l'OMC en l’état actuel de son économie est-elle profitable pour le pays?

A mon avis, et cela fait des décennies que je le répète, aucune situation économique d’aucun pays qui ne soit déjà nanti-dominant ou immensément doté en taille, richesses et potentiels comme la Chine, le Brésil ou l’Inde, n’est «bonne» pour adhérer à l’OMC. Rien d’une entrée, dans d’autres conditions, à cet organisme, ne peut être profitable à quiconque sinon aux pays riches et aux riches des pays qui y adhèrent. On voit bien que l’homme le plus riche du monde appartient à un des pays les plus pauvres, M. Carlos Slim du Mexique. Une adhésion actuelle de l’Algérie à l’OMC est une soumission aux conditions draconiennes des chapitres 10 (privatisations tous azimuts…) et 11 (représailles en cas d’entraves à la liberté de piller des multinationales…), à celles de l’Accord Général sur le Commerce des Services (AGC).

Cet accord met tout, y compris les biens publics, communs, comme l’eau et l’air, sous la même catégorie de marchandises «librement» vendables et achetables). Dans ces conditions, l’adhésion de l’Algérie à l’OMC est tout simplement suicidaire et pour le pays et pour le peuple. Mais, une adhésion de ce genre est sans doute fort profitable pour les membres de la classe nantie qui ne demande qu’à voir le peu qui reste «propriété étatique» être privatisé à deux sous et transformé en gigantesques empires privés fort lucratifs. L’état actuel de l’économie algérienne est un état de non-économie. Il n’y a que rente des hydrocarbures, trabendismes de toutes sortes et famélique secteur privé qui est du niveau du capitalisme sauvage du 19ème siècle en termes de traitement de la main d’œuvre, de la nature, de l’impôt. Un secteur hyper-extraverti, et très peu générateur de «valeur ajoutée» locale. Si on ajoute à ce portrait le délabrement abyssal de notre agriculture, pêche, éducation nationale, qualifications et compétences nationales, on aura en face de nous, réunies, toutes les conditions idéales pour devenir la énième victime (le Mexique y a plus que goûté avec le fameux traité dit de libre-échange avec les USA et le Canada) d’un sur-pillage en règle et de la part des multinationales étrangères et de celle de nos néocapitalistes privé locaux. Un de nos derniers Premiers ministres n’a-t-il pas lui-même déclaré, sans ambages, que l’économie algérienne «c’est le bazar et le cabaret» ? L’OMC et les vautours nantis-multinationaux pour lesquels cette organisation roule n’en feront qu’une bouchée. Sans parler du fait que le patron de l’OMC, M. Pascal Lamy vient d’annoncer, récemment, une plus que substantielle révision à la baisse (de 4,5 % à 3,3 %) du taux de croissance du commerce mondial. Dans quelle galère l’Algérie va-t-elle donc se lancer si l’on met ensemble toutes ces considérations?
 
Les garanties données par l'OMC pour les pays en développement, dont l’Algérie, ne sont donc qu’un leurre?
Ces dispositions, faussement dénommées «garanties» à mon sens, sont appelées “dispositions relatives au traitement spécial et différencié”. Remises au goût du jour avec le dit « Cycle de Doha»,elles ne sont pour moi qu’un leurre de plus pour mieux attirer les pays en développement dans le piège du «tout privatiser», «tout ouvrir au commerce mondial», laisser, en un mot, la bride sur le cou aux Goliath économiques, financiers d’abord et surtout devrais-je dire, pour sabrer comme le désire «l’ordre commercial mondial» édicté par eux. Ceux-ci veulent mettre fin allègrement et impunément à tout ce qui reste de ressources et de santé sociale-humaine-écologique dans nos territoires.
Ces dispositions spécifiques sont notamment les suivantes:
-Périodes plus longues pour la mise en œuvre des accords et des engagements.
-Mesures visant à accroître les possibilités commerciales des pays en développement.
-Dispositions exigeant de tous les Membres de l'OMC qu'ils préservent les intérêts commerciaux des pays en développement.
-Soutien destiné à aider ces pays à mettre en place l'infrastructure nécessaire pour participer aux travaux de l'OMC, à gérer les différends et à appliquer les normes techniques.
À titre d’exemple, exemple plus qu’édifiant, regardons ce qui s’est passé pour le Mexique (pour ne pas citer le super exemple argentin, pays mis à sac et précipité dans le chaos en 2002, après avoir été cité année après année comme «meilleur élève» des IFI : FMI, BM et OMC compris) : après seulement neuf ans de «libre échange» avec USA et Canada, accord dit ALENA signé en 1992, voici quelques résultats éloquents quant aux «bienfaits» apportés aux Mexicains :
-1 200 000 petits et moyens entrepreneurs - commerçants ont fait faillite pendant que 13 parmi les riches mexicains amassaient l’équivalent de 73 % des réserves en devises internationales du pays.
-Un homme, Carlos Slim, amasse une fortune évaluée à environ 60 milliards de dollars.
-La déforestation et l’érosion font des ravages dans l’agriculture et la vie traditionnelle du pays, le Canada et les USA ayant un besoin crucial pour du bois mexicain, notamment, la construction et le bois d’œuvre.
-La culture du maïs, si importante en ce pays, a été ravagée par le fait de l’élimination de maintes espèces indigènes (pollinisation croisée avec OGM…) et l’entée massive de maïs du Canada et des USA : ruine de centaines de milliers d’agriculteurs et même de producteurs de tortillas.
-La part de la rémunération des salariés dans le PIB est retombée en 1995 (31,1%) au niveau où elle était en 1991 (30,9%) et, pire encore, tous les secteurs de l’économie ont été touchés par des baisses importantes en 1995: de -11,4% dans l’agriculture, -16,4% dans les industries manufacturières, -16,2% dans la construction, -20,2% dans le commerce, l’hôtellerie et la restauration, -22,5% dans l’administration fédérale.
-Le pouvoir d’achat réel des salariés dans les centaines d’usines délocalisées depuis le Canada et les USA, qui permettait, avant l’ALENA, de nourrir une famille de 3 ou 4 personnes, ne permettait plus que la survie du seul salarié dès le milieu des années 1990.
-Des dizaines de milliers de travailleurs saisonniers, payés en deçà du Smig et travaillant dans des conditions de totale insécurité-précarité, sont importés, au nom du libre-échange, notamment chaque printemps-été dans l’agriculture pour, aussitôt les dernières récoltes rentrées, se voir déportés vers leur pays d’origine.
Tout cela n’est-il pas matière à se demander sérieusement ce qu’une entrée de notre pays à l’OMC en ce moment, circonstances et conditions, apporterait, sinon plus de richesse pour nos rentiers-entrepreneurs, plus d’occasion de détournements-corruptions, et plus de ressources à piller pour les voraces multinationales ?
 
Aucun avantage?
Comment, je le demande à tous nos tenants de cette «adhésion», ces dites «garanties» vont-elles nous protéger ou nous avantager lorsque les pays nantis eux-mêmes (Europe-USA en particulier) font achopper sans arrêt les tentatives d’avancées du cycle de Doha à cause – entre autres- de leurs différends majeurs portant sur, déjà, la seule question des subventions à l’agriculture? Quel sens cela peu-il avoir lorsque chaque vache américaine reçoit déjà en subventions le triple de ce qu’il faut à un Africain pour vivre par jour? Lorsque les paysans et agriculteurs européens manifestent avec rage et bloquent sous nos yeux rues, routes et ponts pour dénoncer leurs «misérables conditions» et réclamer l’urgence des aides étatiques ou de l’UE ? Sommes-nous naïfs ou aveugles ? L’OMC ferait donc passer nos intérêts avant ceux de l’UE et des USA-Canada ? Je ne sais si je dois en rire ou en pleurer…
 
Vu les retards énormes qu'accuse l'Algérie en matière de commerce international, elle qui ne dispose d'aucun réseau de commercialisation de ses produits à l'étranger, et sachant que tous les instruments dont la vocation est de promouvoir le commerce international sont en panne, ne faut-il pas d'abord que l'Algérie se prépare dans ce sens avant d'aller à l'OMC?

Hélas, les retards qu’accuse notre pays sont loin de n’être qu’en termes d’instruments de commerce international. La liste est bien longue, depuis la sinistrose de l’agriculture et l’hyper-dépendance alimentaire qu’elle entraîne, jusqu’à la pénurie criante en main d’œuvre qualifiée (seulement 13 % de nos filières en éducation nationale sont de type technique-scientifique !), en passant par l’indigence et la super-vétusté de nos infrastructures ou le bureaucratisme – népotisme ravageur digne des plus arriérées des républiques bananières…
Tenant compte de cet état de fait, déjà assez désespérant en soi, il convient aussi et surtout, à part les hydrocarbures et les quelques insignifiants produits ou services exportables que l’Algérie pourrait proposer, de se demander ce que notre pays aurait bien à faire passer par ces «canaux et circuits de commerce international».
Pour moi et sur ce point précis, l’exemple que l’Algérie devrait suivre serait celui de pays qui se sont d’abord attaché (Chine en premier) à instruire leurs peuples, puis à se concentrer sur un développement «auro-centré» faisant décoller-intégrer producteurs et marchés nationaux, infrastructures, avant de se lancer dans l’arène de loups des marchés internationaux ou d’ouvrir leurs frontières aux renards venant compter les poules. C’est d’abord dans le développement de ses propres capacités à se doter de l’intégration compétences-production-commercialisation-marché intérieur que l’Algérie trouvera la voie vers les mêmes mécanismes à l’international, pas l’inverse. Sinon, ce ne sera que larges brèches ouvertes-offertes à ce qu’attendent les pays nantis et leurs entreprises supranationales : faire main basse définitivement, à fort peu de frais, sur l’ensemble de l’économie nationale et conduire tout droit l’Algérie vers un remake de la tragédie argentine du début du siècle.
 
Comment expliquez-vous alors la réussite de la Chine qui a pourtant emprunté ce chemin?

Il faut lever cette mystification. Certains effectivement, disent que la Chine est rentrée dans la prospérité et le développement parce qu’elle s’est soudainement «ouverte» au capitalisme et au commerce mondial. Rien n’est plus faux. Bien au contraire, la Chine s’est mise à sauver le capitalisme mondial en déroute. Et la raison est aussi simple que limpide : grâce à son «mode de production» qui a permis au monde, depuis les années 1990, de disposer de produits et services qui, autrement, coûteraient entre 40 à 50 fois leurs prix actuels. Autrement dit, sans la Chine, le monde dit riche serait dans la faillite la plus noire parce qu’il aurait eu à payer peut-être 50 fois plus cher environ 80% de ce qu’il utilise quotidien
nement. C’est cela qui explique l’essor chinois : sauvetage du capitalisme néolibéral mondial et la Chine sauvée par ce même capitalisme. La «nuance» est non seulement de taille mais elle est de nature à nous faire réfléchir profondément et autrement sur tous sujets touchant au fait de se joindre au concert de la fuite en avant néolibérale, fuite en avant plus que sérieusement attestée par ce qui se passe en Europe et dans le monde depuis la crise de 2008 : les FMI, BM, OMC et BCE ne savent tout simplement plus que dire ni que faire. Ce n’est certainement pas le moment de se joindre à leurs folies-incompétences.

Entretien réalisé par Ingrachen Amar

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