Hammam : Le rituel du bain a bien changé

On y va plus facilement seul. On y passe moins de temps. On expédie le rituel. Si les Algériens fréquentent toujours autant les hammams, ils ne le font plus pour les mêmes raisons qu’autrefois. Profitez de la fin de l’hiver pour renouer avec les traditions.

« Si on remonte l’histoire, on se rend compte que le hammam a fait, de tout temps, partie de nos coutumes, depuis les thermes romains et grecs, les bains de Byzance… et avec l’avènement de l’Islam, la cérémonie est devenue primordiale. Mais aujourd’hui, la forme actuelle du hammam est plus fonctionnelle, le grand bassin central a été remplacé par des petits bassins individuels. » Fadila Selmi, historienne et chercheuse, a voyagé en Syrie, en Egypte, en Jordanie, en Grèce, en Turquie et bien sûr au Maghreb pour ses travaux de recherche autour… du hammam.

Si la forme du hammam a changé, Fadila relève aussi que sa dimension sociale n’est plus tout à fait la même. « Autrefois, les femmes se rendaient toujours au bain avec une cousine ou une amie, parfois même en groupe. Le hammam augurait d’un espace de liberté qui permettait d’y discuter librement de sujets tabous, comme la sexualité, qu’elles ne pouvaient aborder chez elles. Mais aujourd’hui, on va au hammam pour se laver et sortir, ce n’est plus un lieu de rendez-vous. » Conséquence, peut-être, de l’interdiction d’y aller pendant les années de terrorisme. « Je me souviens que le hammam était branché sur la radio, car toute information pouvait être utile pour permettre la circulation des férues des vapeurs douces », raconte-t-elle. Conséquence, sans doute aussi, de notre emploi du temps de femmes de plus en plus actives. Pourtant, hiver comme été, le hammam est toujours autant fréquenté. A la fois endroit intime et surtout de détente, le hammam est l’endroit où toutes les filles apprennent, encore aujourd’hui, secrets de beauté et secrets de famille. « Ma mère m’a transmis tous les rituels que ma grand-mère lui avait appris, des secrets de beauté, mais aussi des histoires de famille, qui se tissent autour de ce lieu et qui ne sont dites qu’entre les murs du hammam », précise Fadila Selmi.

« Les femmes n’ont jamais coupé avec la tradition du hammam. J’ai vu des générations de jeunes filles défiler, revenir avec leurs filles », assure aussi hadja Saliha, la propriétaire de l’un des plus vieux hammam de Blida, qui appartenait à son père. « Il y a trente ans, ce hammam était exclusivement réservé aux hommes. Après la mort de mon père, j’ai repris les affaires, mais comme je ne pouvais pas gérer un hammam pour hommes, je l’ai dédié exclusivement aux femmes. J’y travaille tous les jours et je ne suis pas mécontente. » Dans notre quotidien plus stressant et plus pollué qu’autrefois, le hammam incarne aussi un lieu de réconfort, où la température élevée calme tensions musculaires et courbatures, permet d’éliminer les toxines, ramollit la peau. A Alger, vous trouverez, surtout en hiver, certains hammams qui dégagent des vapeurs d’eucalyptus ou de pin pour décongestionner les bronches. « Le hammam est un peu notre spa traditionnel. On s’y rend une fois par semaine dans le meilleur des cas pour de véritables soins beauté », raconte Nassima, jeune enseignante dans une école primaire. « Je payais 1500 DA chez l’esthéticienne pour une séance de vaporisateur du visage, ici je ne débourse que 100 DA et je sens beaucoup de bien-être ! »

Autre changement : l’équipement avec lequel nous partons au bain. « Le seau était un ustensile majeur dans le rituel du hammam puisqu’il contenait l’ensemble des produits traditionnels : le gant de crin (kassa) idéal pour le gommage corporel, le savon d’Alger ou ghassoul (sorte de pâte noire très épaisse et onctueuse faisant office de savon), l’huile d’amande douce parfumée parfois à la fleur d’oranger (zhar) », rappelle hadja Saliha. Seau qu’aujourd’hui, nous avons remplacé par la trousse de toilette. « Le vrai rituel commençait dès l’entrée au hammam. Il y a toujours une femme qui se chargeait des vêtements et des affaires des clientes, une autre au comptoir pour leur donner des produits qui leur manquaient, ajoute hadja Saliha qui a maintenu ces habitudes dans son hammam. Mon travail est de surveiller que tout ce beau monde soit bien traité, je ne manque pas de rappeler aux mamans que les garçons de plus de 6 ans ne sont pas autorisés à entrer au hammam ! » Quant aux petits métiers, ils ont quasiment tous disparu, à l’exception de celui de la tayba (ou masseuse), chargée de masser et gommer à l’aide du gant de crin et de laver aussi les enfants. « Tayaba » tire son origine de l’époque où les femmes étaient chargées de faire chauffer l’eau pour le servir aux clientes. Si la tayaba jouait un rôle majeur dans le rituel du hammam, elle faisait office d’espionne pour certaines familles. « Elle a toujours été respectée, car elle était au courrant de tout et beaucoup d’alliances se sont faites grâce à son sens de la communication », souligne Fadila Selmi. Nous gardons tous des images du hammam, de l’odeur d’oranges fraîches après le bain ou de la musique de Fadila Dziria en fond, un partage unique que Tahar Ben Jelloun a décrit avec nostalgie dans Amours sorcières « Le hammam me manque. Davantage qu’une nostalgie d’enfance, ces années enrobées de vapeur et d’images floues, ce temps où l’innocence nous permettait d’accompagner nos mères dans ces lieux d’intimité équivoque... »


Source: El Watan - Edition du 12 mars 2010