Sirat Boumediène

Date: 26-08-1995
Mort prématurément en août 1995, Sirat Boumediène était l’un des comédiens les plus complets et universels de son temps. L’artiste-interprète était capable de transformer un écrit sans relief en œuvre d’art. Il était sans pareil pour passer de la farce à la caricature du comique au tragique. Homme issu du monde marginal et surtout marginalisé, «Didène» avait l’incomparable don de traduire dans les nuances les plus subtiles les joies modestes, les laideurs multiples de la vie, les aspirations contradictoires de l’être et les aléas du hasard.

Sirat savait habiller les situations. Ses formules personnalisées et son sens de l’improvisation atteignaient à chaque fois le pathétique. Son théâtre est un théâtre du jeu, prioritairement destiné à la scène. Avec une ingéniosité naturelle et un goût des planches jamais pris en défaut, Sirat était capable d’aligner tous les rôles. L’artiste de M’dina Djedida (ville nouvelle), né dans l’Oran de l’éveil nationaliste, n’essaya pas de singulariser son jeu. Son talent était inné, dès 1963-1964 début effectif de sa carrière professionnelle dans les alentours et à l’intérieur du théâtre de la place du 1er Novembre (anciennement appelée place d’Armes) fraîchement rendu à l’autorité nationale. Le comédien d’instinct était à peine sorti de l’âge adolescent. Il est d’emblée mis en selle par les metteurs en scène les plus en vue de la seconde moitié des années 1960, notamment Ould Abderrahmane Kaki et Abdelkader Alloula. Chez le premier, il est distribué dans El Guerrab oua salihine pièce phare de l’auteur de 132 ans et chez le second, il est second rôle dans El-Khobza d’où émerge une autre valeur sûre du théâtre algérien, Mohamed Adar. Très vite, l’enfant prodige des petites gens grimpe les échelons de la notoriété et déclasse ses confrères de la profession déjà reconnus sur la place publique. Doué pour la scène, Sirat était aussi bien enchanteur dans le jeu que magicien dans l’improvisation. Chacune de ses apparitions était un manifeste de sens dans cette expression multiple des joies éphémères, des chimères lassantes et des bouffonneries revendiquées comme on revendique un calmant. Fortement influencé par le cinéma populaire qu’il fréquentait enfant dans ses années de galère et de rêves inassouvis, repus d’images et de sons, Sirat, devenu comédien «à plein temps», était capable dans l’accentuation des traits de ses personnages, de la fantaisie la plus inattendue au ton hamletien le plus grave, lui qui n’a jamais lu une œuvre tragique ni fréquenté une académie de l’art. Incontestablement, Sirat, l’homme effacé dans la vie de tous les jours, l’artiste qui ne pouvait regarder en face une admiratrice ni se joindre à un débat savant sur l’art des tréteaux, avait sur scène une extraordinaire puissance de renouvellement du registre de l’interprétation. Il était capable de variations de jeu les plus imprévues. L’intelligence et la subtilité s’alliaient à une discipline rigoureuse dans le travail. Sirat ne méprisait aucune répétition et ne levait jamais le ton face au metteur en scène qui le dirigeait. Il était respectueux de la hiérarchie. Il savait se hausser à la dimension de l’art et n’a jamais cherché à exploiter à des fins mercantiles ses succès ni au théâtre ni à la télévision (où une bonne partie de la série Chaïbet Lekhdim demeure censuré jusqu’à ce jour), ni au théâtre. Chaïb Lekhdim, qui prit en pâture notre cruel quotidien et que la caméra de Zakaria Mohamed a immortalisé restera un modèle de comportement artistique. Chaïb, c’était Sirat le désabusé… quelque part. Comme le sont tous les artistes qui ne trichent pas. Sur scène et dans la vie.

Par Bouziane Ben Achour (El Watan du 26 Aout 2003)