Azzedine Medjoubi meurt assassiné

Date: 13-02-1995

Le célèbre comédien et dramaturge abattu hier par les intégristes venait d'être nommé à la direction du Théâtre national algérien. Sa mort plonge les milieux culturels d'Alger dans le désarroi.

«LA mort de Mimouni nous a tués, avec l'assassinat de Azzedinne Medjoubi, c'est la panique», déclarait-on hier dans les milieux artistiques et intellectuels algériens. Comme le dramaturge Abdelkader Alloula en 1994, Azzedine Medjoubi vient d'être tué en plein ramadan. Il a été abattu de plusieurs balles dans la poitrine, hier en début d'après-midi, au moment où il sortait du Théâtre national d'Alger, en plein centre-ville, en bas de la Casbah.

Sa mort plonge le milieu artistique et intellectuel dans le désarroi. «On veut faire de ce pays un pays d'ignares et d'incultes», déclarait un acteur algérien joint hier par téléphone. D'autant que son assassinat intervient quelques jours après l'attentat perpétré contre le cinéaste Djamal Fezzaz, qui a dirigé Azzedine Medjoubi dans son dernier film, «la Mélodie de l'espoir», où il campait un imprésario de maison de disques chargé de promouvoir un chanteur de raï.

Azzedine Medjoubi était âgé de quarante-huit ans. Il était né à Skikda. Il a débuté au théâtre dans les années soixante. Acteur de talent, il a interprété de nombreux rôles tant à la scène qu'au cinéma. Il fut l'interprète principal de «Hafilat Tassir», adapté du roman de l'Egyptien Ihsène Abdelkadous, «le Voleur d'autobus», mis en scène par Ziani Chérif Ayad, et de «El Ayata» («le Cri»), mis en scène également par Ziani Chérif. Avec ce dernier, il a fondé la troupe de théâtre Masrah el-Kaala, qui s'est produite dans de nombreux pays, notamment dans le monde arabe.

Azzedine Medjoubi a été par la suite successivement directeur du théâtre régional de Batna, puis de celui de Bejaia. Depuis deux ans, il s'était lancé dans la mise en scène. A Batna, il avait monté avec de jeunes comédiens «le Dernier des prisonniers». Avec «Allam el-Baouch» («le Monde des insectes»), mis en scène à Bejaia toujours avec une jeune troupe, il fit l'unanimité de la critique algérienne et sa pièce reçut un accueil triomphal auprès du public.

Medjoubi fit également un bref passage à Radio-Chaîne 3, la radio en langue française, dans les émissions de Djamal Amrani consacrées à la poésie. Il récitait des extraits de textes de grands poètes contemporains. Le cinéma algérien l'a sollicité à maintes reprises. Il a notamment joué dans le film de Malik Hamina, «Octobre, un automne à Alger», relatant les événements d'octobre 1988 à Alger...

Azzedine Medjoubi était surtout attaché à la liberté d'expression et se considérait comme un acteur engagé, n'hésitant pas à joindre sa voix à celles des démocrates et des femmes en butte aux menaces intégristes. Lors de la suspension du journal «le Matin», en juillet 1992, Medjoubi faisait partie du collectif des amis du journal qui réclamait la levée de la mesure de suspension frappant ce quotidien.

En prenant la charge de directeur du Théâtre national algérien au début de ce mois, Medjoubi s'était dit «totalement conscient des circonstances difficiles de travail en assumant cette fonction». Il avait comme but de relancer le théâtre algérien en cherchant à promouvoir une politique d'encouragement aux jeunes troupes. Avec lui, le TNA s'était fixé l'objectif de programmer une pièce par mois, ce qui n'est pas peu dans les conditions d'insécurité que vit actuellement Alger. En l'assassinant, l'intégrisme a privé les jeunes d'un homme qui allait mettre le TNA à leur service.

HASSANE ZERROUKY.