Lakhdar Bentobbal, mémoire d’un peuple en lutte

Date: 22-08-2010
Slimane Bentobbal (dit Si Lakhdar ou Si Mahmoud pour les militants des Aurès du temps de l’OS, dans les années 1951-1953) vient de disparaître, laissant derrière lui un immense héritage fait de luttes pour la dignité, la liberté, et l’indépendance de l’Algérie. Il est aussi l’un des rares responsables du FLN/ALN, sinon l’un des premiers à avoir ressenti la nécessité de laisser derrière lui ses mémoires.
Il est très difficile de brosser en quelques lignes six années de travail sur la vie d’un homme qui a traversé les années cruciales de la montée du nationalisme indépendantiste, tout d’abord comme témoin, comme acteur ensuite, jusqu’à devenir un des membres fondateurs du FLN (Comité des 21) puis un des principaux responsables de la direction de la guerre (membre du Comité de coordination et d’exécution du FLN, CCE 1957-1958, et du conseil national de la Révolution algérienne, CNRA 1956-1962), membre de la délégation du FLN/ALN aux négociations qui ont mené en mars 1962 au cessez-le-feu.
Nous avons eu le privilège, le défunt Mahfoud Bennoune et moi-même, de recueillir entre 1980 et 1986 son témoignage que j’ai ensuite rédigé sous forme de “mémoires” avant de les remettre entre les mains de sa famille. Qu’il me soit permis ici d’en esquisser quelques traits qui permettront au lecteur de situer le personnage.

Une enfance dans un milieu en crise
Slimane Bentobbal (Si Lakhdar) est né en 1923 à Mila (Nord constantinois) où il a connu un long itinéraire politique qui l’a mené de la base clandestine du PPA jusqu’aux plus hautes responsabilités au sein du GPRA. Son récit de vie brasse toute une phase du mouvement national au moment où celui-ci avait atteint sa pleine maturité.
Dans cette petite ville de Mila, plusieurs couches d’histoire urbaine se sont superposées dans la ville et pour ses habitants. L’évocation de cette partie de la vie du personnage s’est avérée être un regard sociologique remarquable sur une petite ville de l’intérieur du pays durant la période des années 1930-1950. On y trouve en puissance les acteurs et les logiques internes qui allaient dominer durant tout le récit.
L’accent est mis par le narrateur sur la notion d’espace (espace intérieur domestique, espace extérieur public ou communautaire ; espace interdit, espace approprié). Dans ce passage mis en exergue par Bentobbal, se trouve déjà comme une indication de la logique des années cinquante lorsque les unités de l’ALN dirigées par Zighoud Youcef se battront pour conquérir l’espace du Nord Constantinois, “un espace où [l’on pouvait] se mouvoir, courir, entrer et sortir à sa guise...”, un espace qui ne serait plus “Zone interdite” pour les Algériens.
Un peu plus loin, se trouve dans le texte un long développement où, prenant prétexte de l’école et du rapport au maître, puis de la maison et des rapports internes entre les membres de la famille, enfin de la rue et du rapport de voisinage, il laisse apparaître les différentes strates de l’oppression. Depuis l’administrateur civil et ses auxiliaires, le colon et ses collaborateurs, jusqu’au plus simple habitant dépossédé et humilié. Au plus bas de l’échelle se trouvait l’enfant, le jeune dépourvu de droits à la parole, privé d’espace, d’espoir et de dignité.
Dans cette description fine des catégories d’oppression s’élabore la seconde démonstration de S. L. Bentobbal : stratégiquement, il revenait aux plus jeunes de secouer le système puisqu’ils se trouvaient en être la clé de voûte ; le point sur lequel tout l’édifice reposait. C’est ce qu’a fait le PPA, et c’est ce que vont montrer le second et troisième chapitres du livre. Ainsi, Bentobbal prenait prétexte de sa narration de la vie quotidienne pour en extraire la logique même de la guerre de Libération, une sorte d’insurrection permanente des jeunes contre les anciens. Cet aspect est justement celui sur lequel insistait toujours S. L. Bentobbal, se libérer des mailles de l’oppression interne pour se libérer du système colonial.
Système d’oppression mais aussi hiérarchie des pouvoirs sociaux que nous allions découvrir dans une approche très fine des familles constituant le vieux Mila. Familles d’artisans et de propriétaires, familles de marchands et de petits commerçants, avec leur influence respective et leur poids relatif dans la société. On finira par se rendre compte que cette description minutieuse a du sens – et pas seulement sociologique – puisqu’elle soutient l’analyse de la position des gens de Mila (et à travers eux de toute la société algérienne) vis-à-vis du nationalisme, de l’autorité coloniale et des autres formations politiques.
Le récit de Bentobbal nous permet de comprendre la forme et le contenu des conflits inter-zaouias qui tenaient la vieille ville ainsi que l’influence grandissante de Cheikh Embarek El-Mili et de l’association des Ulémas. Dans cette description et en seconde lecture, apparaissait toute la signification du récit pour les faits qui allaient suivre dans les mémoires de Bentobbal. C’est dans le village que s’est déplacé le centre de gravité du prestige et du pouvoir. C’est dans les périphéries que nous trouvons les groupes sociaux les plus dynamiques et c’est dans la nouvelle topographie de la ville, hors les murs que les Ulémas vont s’installer. C’est à partir de là que la première attaque contre le système d’oppression viendra. Mais cette attaque sera suivie d’une pause où le mouvement réformiste révélera ses limites et mettra en évidence sa nature intégrationniste. Il incombera à la nouvelle génération des jeunes du PPA, libérés du poids de leurs aînés et instruits des nouvelles données de leur contemporanéité, de briser l’ordre colonial.

Un pays en dissidence qui entre en guerre de libération
Dans les chapitres du premier volume qui suivent, se déploie la narration de l’entrée dans le nationalisme et du passage à la lutte armée. Nous y trouverons un regard neuf de l’intérieur des campagnes du Constantinois, très différent de celui relevé par de nombreux historiens restés beaucoup plus attentifs aux formes de mobilisation et d’expression de la ville. Quel est le poids réel ou supposé des élites circonstancielles et de leurs réseaux d’influence au sein même des formes de représentation politiques classiques et en dehors d’elles ? Que représente le 8 Mai 1945 dans la mémoire collective de la région ? Quels sont les rapports entre les dirigeants politiques et les groupes paramilitaires qui se préparent à passer à “l’action” ? Comment est vécue la crise du parti indépendantiste et dans quelles conditions se prépare le passage à la lutte armée ? C’était quoi au juste le 1er Novembre 1954 dans le Nord constantinois ?
Tout autant de sujets de première importance pour l’historiographie de la guerre, sont développés dans la suite comme la mise en place des premiers maquis et la montée en puissance de l’organisation politique et militaire tant au niveau local qu’au niveau national. Nous y avons là l’une des premières relations des luttes intestines et des divergences politiques au sein même de la direction de la Révolution.
Le 1er novembre 1954,
le jour où tout a commencé
Dans le Nord constantinois, Si Lakhdar Bentobbal, alors responsable d’un des premiers groupes armés dirigés par Didouche Mourad, nous rapporte que pour toute la région placée sous son autorité, il n’y avait que 24 hommes pouvant être considérés comme membres de l’armée de Libération (djounoud), auxquels il faut ajouter onze hommes chargés du soutien et du renseignement (fidaïs). Ainsi, donc, 35 hommes, au total, pour une région couvrant les communes montagneuses et boisées de Mila,
El-Milia, Aïn Kerma, Azzaba (Jemmapes)
Fedj M’zala, Taher et une partie de Jijel (Djedjelli).
Mostefa Benaouda, qui avait la responsabilité de la région d’Annaba, n’avait en tout et pour tout que 3 hommes sous son commandement. Seul Zighoud Youcef, qui dirigeait la région allant de Constantine à Skikda, disposait d’un effectif relativement important. Un des membres du groupe du Comité Smendou (devenu Zighoud Youcef après 1962), cite les noms de 27 djounoud dont la plupart sont morts au combat.
Il serait si passionnant de suivre le récit que fait S. L. Bentobbal des premiers pas de l’ALN dans cette région. Mais l’espace ici nous manque pour nous y appesantir.

La naissance d’un embryon d’État
Le deuxième volume est consacré à un autre moment de l’itinéraire du militant Bentobbal, devenu responsable de la Wilaya II. Le passage aux frontières et l’ascension vers les sommets de la hiérarchie politique où les décisions capitales engageant la lutte armée, sont prises. On y voit se mettre en place les embryons de l’État algérien dans sa relation à sa base politique (à la société tout entière mais aussi et, surtout, aux armées des frontières) comme dans sa relation à la France et à son gouvernement. On y relève la narration à plusieurs voix de la période de la ligne Morice et du plan Challe, les tentatives de sortir de l’isolement par la voie diplomatique, les pourparlers puis les négociations officielles pour aboutir aux Accords d’Évian. On y a enfin le problème récurrent de la relation entre civils et militaires si souvent étudié par les historiens de la guerre d’Algérie.
Tout ce que nous pouvons dire pour conclure ce rapide survol des mémoires du défunt Bentobbal, c’est que notre travail a été, malheureusement, interrompu par la maladie survenue de manière aussi précoce qu’inattendue en 1985, alors qu’il allait nous expliquer pourquoi, après son arrestation par un des ses anciens compagnons d’armes, l’été 1962 à Constantine, il avait décidé de quitter définitivement la scène politique et celle du pouvoir.

Universitaire, maître de conférences
en histoire, août 2010

Par: Daho Djerbal