Dalila Maschino ou la première mobilisation pour une Algérienne au Canada

La première fois que la presse québécoise s'intéressa à une Algérienne du Canada ce fut pour étaler à coup de sensationnel et d'émotions la rocambolesque aventure de Dalila Maschino, entre 1978 et 1981 à Montréal.

L'affaire Maschino débute le 24 avril 1978 lorsque Dalila Maschino est enlevée par son frère Messaoud Zeghar à Montréal après avoir été droguée. Elle est alors conduite, dans un avion privé, de force en Algérie, à la barbe des autorités canadiennes. Conseiller de Houari Boumediene, Messaoud Zeghar est aussi un homme d'affaires. Sa sœur Dalila s'est enfuie après une histoire singulière avec celui qui deviendra son mari à Paris, le franco-algérien Denis Maschino1. Ils décident alors de s'installer à Montréal et de poursuivre leurs études, l'un à l'université Concordia et l'autre à l'université Mc Gill. Ils ont alors le statut d'"immigrant reçu" et vivent légalement à Montréal. Lorsque Dalila est enlevée en avril 1978, l'affaire met environ un mois et demi à s'ébruiter. Elle va alors devenir "un cauchemar des mille et une nuits". Daniel Proulx, revenant sur cette histoire en 1994, la décrit ainsi : "Cette mystérieuse histoire a passionné l'opinion à la fin des années 70 : voilà une jeune Algérienne de confession musulmane, établie à Montréal et mariée à un incroyant, que son clan aurait ramenée contre son gré dans le sérail. L'affaire prend d'énormes proportions, va de rebondissement en rebondissement, frôle l'incident diplomatique et alimente la chronique trois ans durant avant de se terminer en happy end. De nombreuses questions ont été soulevées au long de ces péripéties, elles n'ont pas toutes été résolues.2"

Le premier article paraît le 4 juin et marque le début d'une longue saga médiatique. Les associations féministes s'emparent de la question dans un Québec effervescent. Très vite, l'enquête de la Sécurité de Montréal arrive à la conclusion que le départ de Dalila n'est pas une fugue, mais un enlèvement et qu'il n'a pu être réalisé qu'en enfreignant de nombreuses lois canadiennes. Le 4 juin 1978, tous les ingrédients sont en place pour déclencher une affaire. Le Journal de Montréal et Le Devoir sont en pointe dans cette couverture médiatique. Un journaliste du quotidien montréalais The Gazette arrive même à joindre Dalila Maschino en Algérie, dans la nuit du 5 au 6 juin 1978, qui lui affirme avoir été enlevée et droguée par son frère, contre son gré. La société civile canadienne s'organise et soutient le mari afin de dénoncer un "crime d'un autre âge". Les Archives Nationales du Québec en conservent les traces. Une pétition est lancée et un appel du Conseil du Statut de la Femme (organisme gouvernemental de la province), le 19 juin 1978, montre l'ampleur de la mobilisation dans la société. "Après l'enlèvement de Dalila Maschino […] un droit fondamental a été bafoué, celui du droit des femmes à disposer d'elles-mêmes. Pour défendre ce principe, le CSF se joint au mouvement de protestation en faveur de la victime et ce, à la demande même des instigateurs, et invite toutes les québécoises et tous les groupes de femmes à signer la pétition qui circule, demandant aux autorités fédérales et provinciales d'intervenir de concert avec le gouvernement d'Algérie afin que Dalila Maschino et son mari se retrouvent au plus tôt3". La Fédération des femmes du Québec a été à cet égard très active dans son soutien à Denis Maschino, organisant de multiples manifestations, interpellant les politiques et les gouvernants, elle a réussi à créer l'événement et la mobilisation autour de cette Algérienne. Dans le Bulletin de la Fédération des Femmes du Québec du mois de septembre 1978, sont retracés sur deux pages, les évènements autour de la constitution d'un Comité de libération pour Dalila Maschino, au mois de juillet 1978, ayant pour membres associatifs tout ce qui compte de groupes de femmes et de féministes au Québec4.

Le Comité met alors en place un maillage important et interpelle les plus hautes autorités de l'Etat. Des lettres ouvertes et des télégrammes sont envoyés à Pierre Eliott Trudeau5, au Ministre de la Justice Ron Basford, à celui chargé de la condition féminine Marc Lalonde et à celui des Affaires extérieures Don Jamieson. Le gouvernement du Québec est également interpellé par le biais des ministres de la Justice Marc-André Bédard et de celui de l'Immigration Jacques Couture. Le Président Boumediène est appelé à réagir et à "mettre fin à cette situation bouleversante6". Le 30 juin Pierre Eliott Trudeau et les autorités québécoises se prononcent publiquement sur cette affaire, relayés largement par les journaux : "Il est clair que le ministre de la Justice du Québec trouve qu'il y a eu crime et que ce crime demande réparation. C'est dans ce sens que nous faisons des représentations auprès du gouvernement algérien7". Un émissaire canadien est envoyé en Algérie au mois de juillet sans grand résultat. Devant l'inertie et l'impuissance internationale, la mobilisation québécoise autour de cette Algérienne se renforce et des manifestations devant l'ambassade d'Algérie à Ottawa sont organisées, des soirées internationales de soutien marquent la volonté d'élargir le soutien à toute la population et d'interpeller les responsables politiques et l'Algérie. Cette affaire apparaît au Québec comme une résurgence des comportements du Moyen Age. En effet, à plusieurs reprises, il est fait état de la particularité de cette action : "Ce n'est arrivé ni au Moyen âge, ni dans un autre pays, mais bien à Montréal le 24 avril 1978. Dalila Maschino –femme algérienne, mariée légalement en France et immigrante reçue au Canada et vivant à Montréal depuis trois ans– a été droguée et enlevée par son frère Messaoud Zeghar. Par ses choix de vie (mariage avec un non-musulman) et ses décisions en tant que femme, Dalila remet en question le prestige et l'autorité de son frère, homme très puissant autant sur le plan économique que politique en Algérie. c'est pour ces raisons qu'il a décidé de ramener cette insoumise au bercail8". Le Comité rappelle et met en avant les luttes féministes occidentales dans ses appels à la mobilisation : "Révoltées en tant que femmes et femmes féministes par un événement qui, une fois de plus, démontre la violence avec laquelle les hommes entendent maintenir leur pouvoir sur les femmes9". Une grande soirée est organisée le 17 août 1978 à Montréal, pour soutenir et maintenir cette pression populaire et médiatique.

Cependant, l'affaire va lentement, jusqu'au mois de novembre s'estomper dans les quotidiens montréalais. En effet, Denis Maschino, cherche à faire diminuer la pression médiatique autour de lui et souhaite se convertir à l'islam et ne plus être importuné par la presse. Le Canada et le Québec n'ont pas voulu sacrifier leurs relations prometteuses avec l'Algérie et n'ont jamais porté plainte. Après la journée nationale du 28 octobre 1978 à Ottawa, les articles s'espacent et l'actualité laisse place à d'autres évènements. Entre le mois de juin 1978 et le mois de décembre de la même année, Le Devoir a ainsi publié 22 articles consacrés à  l'affaire Maschino. La Presse, The Gazette et Le Journal de Montréal en ont fait autant en couvrant ces évènements et en cherchant et analysant leurs tenants et leurs aboutissants sans tout bien comprendre. Plusieurs hypothèses, plusieurs points furent contredits par les protagonistes eux mêmes et tout au long de cette année 1978, l'Algérie, les relations canado-algériennes, les coutumes et pratiques de ce pays parfois jusqu'à la caricature, furent largement mises en avant pour expliquer les circonstances et les blocages dans cette affaire. L'année 1979 est, elle aussi, mais dans des proportions bien moindre, occupée par l'histoire de Dalila Maschino avec l'interview qu'elle accorde à Pierre Nadeau de Radio-Canada à Los Angeles. Les quotidiens montréalais tentent également, à l'approche de l'anniversaire de l'enlèvement et durant l'été, de décrypter cette aventure rocambolesque sans que cela soit concluant. Cette mobilisation internationale s'est structurée autour d'une vision du féminisme occidental très développée au tournant des années 1980, notamment au Québec. Elle a entraîné une large conscientisation de la population au Québec autour de ces différences culturelles et a marqué, pour ceux qui l'ont vécue, une confrontation difficile, entre un modèle occidental et une interprétation du rôle et de la place de la femme qui fut amalgamée à l'Algérie et aux musulmans.
La communauté algérienne de Montréal, qui à cette époque était très peu nombreuse et composée pour beaucoup d'hommes jeunes, ne s'est pas mobilisée autour de cette affaire, bien que des individualités aient pris fait et cause pour Dalila et Denis Maschino et aient participé au Comité de soutien. Pour d'autres, cela symbolisait la manière dont était dirigé leur pays, soulignant toutefois l'image déformée de l'Algérie dans la presse. Zaïda Radja, amie proche de Dalila Maschino a rejoint la forte mobilisation de l'époque autour de ces évènements. Toutefois elle n'est pas à cet égard représentative de son milieu communautaire embryonnaire à l'époque qui n'a pas construit une convergence forte autour de cette réalité. Le seul article de presse connu, écrit par un membre de l'émigration algérienne durant cette période, est celui d'Amar Ouerdane, politologue et militant de la cause kabyle, installé depuis les années 1960 à Montréal. Il a publié dans Le Devoir en date du 16 novembre 1978 un papier intitulé "l'Ambiguïté qui rend perplexe".

Il faudra attendre 1981 pour assister à un rebondissement dont l'ensemble de la presse se fait l'écho, du New York Times10 en passant par La Presse ou Le Devoir. En titre "Dalila Maschino revient à Montréal trois ans après son présumé enlèvement11", "Dalila Maschino incite les femmes à prendre leur liberté12." Le combat que cette Algérienne a soulevé et la mobilisation de la société québécoise autour d'elle, marquent le premier mouvement de solidarité entre un membre de la communauté algérienne et le monde québécois. Cependant, il s'agit d'une rencontre capitale entre l'émotion suscitée par cette affaire algérienne et l'un des combats les plus profond de la société québécoise depuis bien longtemps : les droits des femmes et le droit des femmes à disposer d'elles-mêmes. Le monde du féminisme a trouvé là un symbole de l'oppression des femmes qui a connu son épilogue avec le retour de Dalila Maschino à Montréal trois ans après le soutien populaire qui avait été bâti autour d'elle.

L'affaire Maschino est réapparue dans un article de presse au mois de juin 1994 écrit par Daniel Proulx. Récapitulant les multiples rebondissements de cette saga rocambolesque, il ne peut tirer de conclusions de tous ces évènements et ne sait en saisir tous les impacts qu'elle a eus dans l'opinion publique et la communauté algérienne. Il laisse la conclusion à l'un de ses prédécesseurs "Qui disait vrai ? On s'est peu embarrassé de la question à l'époque. Comprendra-t-on un jour cette affaire de A jusqu'à Z ? Beaucoup d'eau a coulé sous les pont depuis". Louis Bernard Robitaille conclut : " si vous essayez de percer le mystère, la réponse est toujours la même : elle a été récupérée psychologiquement par son milieu13". Ainsi pour la presse québécoise, le monde algérien est alors perçu comme une société assez archaïque et l'image de l'Algérie et des relations humaines dans ce pays ont été souvent caricaturées à partir du cas de Dalila Maschino.

Cette affaire est restée dans les mémoires des personnes ayant vécu au Québec en 1978.

Marion Camarasa

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[1] Le père de Denis Maschino fut l'un des conseillers de Mohamed Ben Bella. La mère de Denis Maschino est Algérienne.

[2] In : La Presse, Daniel Proulx, l'énigme Dalila Maschino, édition du 12 juin 1994. p A6.

[3] Copie du Communiqué de presse amis par le CSF le 19 juin 1978 Archives nationales du Québec dépôt de Montréal, Luttes pour la liberté des femmes Affaire Dalila Maschino côte : P652 56 554 5552 D4.

[4] Ainsi en sont membres: Assistance aux Femmes de Montréal, Comité de Lutte pour l'Avortement Libre et Gratuit, Centre d'Aide aux Victimes de Viol, Centre de Documentation Féministe, Librairie de Femmes, La Coop Femmes, Collectif de Production de Pluri-elles, Editions Pleine-Lune, Regroupement des Femmes Québécoises, Têtes de Pioche, Regroupement des Femmes de l'Université de Montréal, Consult-Action Femmes, Librairie Androgyne, Action-Travail des Femmes, Editions Remue-Ménage, Fédération des Femmes du Québec, et bien d'autres encore.

[5] Archives Nationales du Québec, dépôt de Montréal, Luttes pour la liberté des femmes Affaire Dalila Maschino côte : P652 56 554 5552 D4.

[6] In lettre à Houari Boumediène, versée en Annexe, Archives Nationales du Québec dépôt de Montréal, Luttes pour la liberté des femmes Affaire Dalila Maschino côte : P652 56 554 5552 D4.

[7] In Le Devoir, Jean Claude Leclerc Editorial l'Affaire Maschino Zeghar, édition du 30 juin 1978 page 4.

[8] In Bulletin de La Fédération des Femmes du Québec, numéro de septembre 1978. volume 9 n° 1.p. 17.

[9] In Bulletin de La Fédération des Femmes du Québec op. cit.

[10] In The New York Times, Henry Giniger, Moslem abducted by her family is back with husband in Canada, section A page 10, 4 mars 1981.

[11] In Le Devoir, 2 mars 1981 p. 3.

[12] In Le Devoir, 9 mars 1981 p. 3.

[13] In La Presse, Daniel Proulx, article déjà cité.

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