L’Algérie et la presse au Québec… un compagnonnage tumultueux. (2)

Les années 1980 ne diffèrent guère des précédentes dans les données et le traitement médiatique de l'Algérie. Les journaux relatent les visites officielles avortées ou non comme celle de Pierre Eliott Trudeau en 1981 ou bien encore les échanges commerciaux et l'aventure d'El Asnam pour la reconstruction d'une partie de la ville après le tremblement de terre survenu à cette époque en Algérie.

Cette catastrophe naturelle fait l'objet d'une couverture médiatique assez importante du fait de l'ampleur des dégâts (plus de 10 000 morts) et de l'implication de la communauté internationale dans l'organisation des secours. De plus, la manne algérienne, comme titrent à plusieurs reprises La Presse et Le Soleil, se poursuit jusque dans les années 1983 avec les investissements importants des entreprises canadiennes et québécoises après le tremblement de terre. Cette réussite économique dans les échanges internationaux est célébrée à grand bruit par les journaux de la province : "El Tréco une ville dortoir québécoise en plein désert, les Québécoises en Algérie1", "Les Canadiens débordés par les offres de contrats : la manne algérienne2", "Le succès de Tréco 15 000 ouvriers québécois sur un chantier en Algérie3", "Lavallin : quatre savoir-faire canadiens en Algérie4", "SOFATI construira pour 250 millions de $ de centres d'entretien en Algérie5". Cette présence plus que symptomatique du monde économique dans les journaux reflète l'intérêt et l'une des caractéristiques principales de la société québécoise où l'argent tient une place majeure. Il apparaît alors tout à fait normal de voir se multiplier ces articles exaltant les réussites économiques québécoises en Algérie.

Seuls les lecteurs du Devoir ont pu être informés de la naissance et de la répression du Printemps Berbère en Kabylie par la publication de quelques 8 articles entre le 10 avril et le 28 mai 1980. La particularité de cette série de publications provient du fait qu'aucun article ne soit signé d'un journaliste du Devoir. En effet, il s'agit, soit de dépêches d'agences (AFP et Reuter), soit de personnalités extérieures au journal offrant leur approche sur la question. Il en est ainsi pour trois papiers dont celui de Badoui Guedouani sur "l'Arabe, lanterne de l'Algérie6", de celui d'Amar Ouerdane "Les droits culturels en Algérie7" et de celui de Fatima Houda, "La révolution algérienne mange ses enfants8". Cette approche de la crise kabyle préfigure l'intérêt grandissant que porteront quelques années plus tard certains intellectuels québécois et notamment le mouvement souverainiste pour la cause kabyle. Les débuts de la présidence de Chadli Bendjedid sont assez suivis par le quotidien Le Devoir qui relate les difficultés et la timide ouverture du régime algérien. La crise pétrolière de 1984, qui est pour une part à l'origine des émeutes de 1988, est passée sous silence dans la presse québécoise où les réussites économiques canadiennes continuent à être saluées. 1985 est une année assez analogue aux précédentes avec la publication d'une enquête dans Le Devoir intitulée : Algérie le second souffle9. Elle relate en première page du quotidien les ouvertures de Chadli Bendjedid vers une certaine mais cependant toute relative libéralisation économique et met en avant le démantèlement socio-économique de la nature socialiste de l'Etat. Cette année 1985 connaît une particularité avec la publication d'un article sur le tourisme en Algérie relatant l'engouement des Canadiens pour cette destination. Le secteur touristique n'a jamais été très développé en Algérie et les infrastructures existantes n'égalaient pas celles de ses voisins maghrébins qui ont quant à eux réellement misé sur cette activité créatrice de richesses. L'image de l'Algérie à travers ces journaux est alors marquée par le regard économique et les échanges canado-algériens, un regard très enthousiaste mais disproportionné quant à la réalité de vie de la population algérienne. L'évolution sera palpable lorsque vont débuter les premiers soubresauts des violences intégristes. 1987 apparaît comme une année charnière dans la presse québécoise. Les interrogations sur les réalités d'El Djazaïr se font plus présentes avec le questionnement autour du 25ème anniversaire de l'Indépendance. Les thèmes de la jeunesse et des droits de l'homme sont alors abordés dans un dossier paru le 6 juillet en Une du Devoir. Lors de cette célébration, le mythe de la libération du joug colonial par le peuple, dont rêvent encore certains Québécois, a refait surface à la Une du Devoir : "Les jeunes Fellahs des "curé Labelle" en burnous : l'Algérie 25 ans après10". Cette attirance pour le soulèvement et la libération algérienne pour les Québécois est atypique et mériterait certainement une étude spécifique et approfondie.

Avec les révoltes d'Octobre 1988, La Presse s'empare de l'actualité algérienne qui occupe la Une du quotidien pendant plusieurs semaines. La violence et la répression font irruption dans ces journaux : "Le président de l'Algérie promet des réformes en profondeur : 200 morts en 6 jours11" ou encore "L'état de siège est levé en Algérie : l'insurrection aurait fait 500 morts12". La présentation de cette crise majeure de l'Algérie moderne par la presse québécoise et l'image qui en ressort font état d'un bouleversement institutionnel considérable, sous la pression de la rue, mais qui n'a cependant pas instauré la démocratie et tenu les promesses de changement tant escomptées13. L'accent est mis sur le régime socialiste qui entre dans la composition du Bloc de l'Est et les références à cette réalité sont établies dans plusieurs articles. Il ne faut pas oublier que le mur de Berlin à cette époque est bien solide et que l'ennemi du monde occidental est bien évidemment le Bloc Communiste et ses satellites. Les questions des droits de l'homme et de la torture sont abordées discrètement par 4 articles seulement alors que ce mouvement fut la base en Algérie d'une solide contestation intellectuelle du régime. Le tournant politique, avec l'apparition sur la scène algérienne dans le jeu institutionnel, des Islamistes et de leurs leaders extrémistes, n'a pas été pris en compte dans l'analyse de cette crise et perçu comme un changement radical de la scène intérieure algérienne. Cependant, il était beaucoup plus difficile à cette époque là, d'évaluer les développements violents inscrits dans la démarche islamiste algérienne, car le tourbillon médiatique n'était pas centré comme il l'est maintenant sur ces questions. 1988 marque également la première arrivée sur la scène de la presse quotidienne québécoise de la communauté algérienne en tant que telle, prise dans son ensemble. Le Devoir consacre le 3 novembre 1988 en page 5, par la plume de Jocelyn Coulon, un article aux Algériens de la province : "Les Algériens du Québec demeurent prudents : les Algériens aux urnes, la participation au référendum sera déterminante". Il marque alors le début timide mais certain d'un intérêt exponentiel pour cette communauté grandissante. Les premiers articles publiés traduisent l'évolution politique tumultueuse de l'Algérie et le lien très fort qui unit les membres de l'émigration à leur pays d'origine. Cette tendance est marquante de 1988 à 1992.

L'article de 1989 préfigure cependant une propension à la stigmatisation de la violence et du fait de l'origine algérienne. L'image de l'Algérie et de sa communauté émigrée est ainsi ternie par l'affaire de la tuerie de Polytechnique de Montréal en 1989. Cet acte tragique a profondément marqué les esprits de la province et reste gravé dans les mémoires comme une action inqualifiable. L'article de Patrick Grandjean paru le 9 décembre 1989 dans La Presse et intitulé "La tuerie à Polytechnique: la communauté algérienne dénonce l'accent mis sur l'origine du tueur" trahit l'amalgame tenace et raciste développé par certains médias entre le tueur et l'origine algérienne de son père14. Madame Houda-Pepin, porte parole du Centre Maghrébin d'Information dénonce alors cette prise de position extrémiste et dangereuse pour la démocratie : "Avant même de connaître l'identité du meurtrier, on a dit «c'est un arabe!» Mais il est extrêmement dangereux d'accuser une communauté sous prétexte que le meurtrier a des gènes et du sang algériens". Cette pernicieuse dénonciation aura un effet pervers dans le cadre de l'affaire Ahmed Ressam.

L'augmentation de la couverture médiatique va de pair avec l'étoffement de la communauté algérienne sur le sol québécois ainsi qu'avec la dégradation sécuritaire en Algérie. Il est remarquable d'observer l'augmentation, la régularité et le type de sujets abordés par ces quotidiens pour dégager un portrait en creux de l'image que reflète, au fur et à mesure des années, la communauté algérienne au Québec. Le mois prochain nous nous pencherons sur les années 1990.

Marion Camarasa - Cette adresse e-mail est protégée contre les robots spammeurs. Vous devez activer le JavaScript pour la visualiser.

 


1 -In La Presse 22 juillet 1982 page A8, Colonne 4, Article 1.
2 -In Le Soleil, 6 mai 1982, page B 13, Colonne 1, Article 1. Cet article fait parti d'une enquête réalisée par Gille Boivin intitulée La Manne algérienne parue dans Le Soleil en trois épisodes, les 5, 6 et 7 mai 1982 sous les titres Les étrangers se disputent le marché algérien en date du 5 mai et Une marque de prestige au cœur d'Alger, en date du 7 mai. 
3 - In Le Devoir 10 novembre 1983 page A9, Colonne 2, Article 2.
4 - In Le Presse, 14 novembre 1983, page B2, Colonne 1, Article 2.
5 - In La Presse, 14 juillet 1983, page C1, Colonne 4, Article 1.
6 - In Le Devoir, 28 mai 1980, page A9, Colonne 1, Article 3.
7 - In Le Devoir, 26 avril 1980, page 18, Colonne 1, Article 2.
8 - In Le Devoir, 30 avril 1980, page 11, Colonne 1, Article 2.
9 - In Le Devoir, 9-10-11, décembre 1985.
10 - In Le Devoir, 7 juillet 1987, page 1.
11 - In La Presse, 11 octobre 1988, page A1.
12 - In Le Devoir, 12 octobre 1988, page A1.
13 - Article sur "la démocratisation enjeu des élections en Algérie" paru dans La Presse du 22 décembre 1988, p. C5, ainsi que celui sur "la perestroïka à l'algérienne amorce d'une très prudente libéralisation, analyse de Paul André Comeau paru dans Le Devoir du 4 novembre 1988, p. 8. 
14 - "Selon la présidente du Centre maghrebin de recherches et d'informations, en incriminant ainsi la communauté algérienne, «nous tous» évitons de voir la vraie question, celle «d'un fou qui s'est attaqué aux femmes». «Le réel problème, c'est que les femmes payent leur accès à l'égalité au prix de leur vie, a-t-elle souligné, au cours d'un entretien téléphonique. N'oublions pas que c'est un Québécois pure laine qui a dit, lors d'une tribune téléphonique, qu'il admirait le tueur.» Mme Pépin a dénoncé l'emphase mise par les médias sur l'origine algérienne de Marc Lépine, né Gamel Gharbi, né d'un père d'origine algérienne, mais d'une mère québécoise. Plusieurs personnes d'origine algérienne ont appelé La Presse pour faire des déclarations dans ce sens. Un animateur de télévision britannique a qualifié l'erreur d'une journaliste de «raciste» et d'«intentionnelle». Elle avait écrit que Marc Lépine, né sous le nom de Gamel Gharbi, était venu au Canada avec ses parents à l'âge de sept ans. Il s'agissait en fait de l'âge qu'il avait quand ses parents se sont séparés. L'homme était né à Montréal. «Il a vécu dans notre société et il est d'avantage un «produit nord-américain», a déclaré Mme Pépin. Les responsabilités incombent plus aux institutions, aux médias et à notre société en général, qu'à l'influence de son père qui reste encore inconnue.» Attristée et malheureuse devant ce qui est arrivé aux étudiantes de Polytechnique, Mme Pépin a répété qu'il était hasardeux et dangereux de faire un lien quelconque entre l'appartenance ethnique du père et le geste malheureux. «C'est se défouler sur une minorité plutôt que d'essayer de voir ce qui a failli dans notre société», a-t-elle lancé". Extrait de l'article du 29 décembre 1989 paru dans La Presse.

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