Dollars, vin et tropiques

De mémoire d’immigrant, jamais un hiver au Québec n’a été aussi chaud et riche en scandales financiers. Plus de trois années après la fin des assises de la Commission Gomery, créée suite au méga scandale des commandites, nos soirées à nouveau s’égrènent au rythme des calamités chiffrées. Vous l’avez deviné : les pertes faramineuses encaissées par la Caisse de dépôt et de placement du Québec (CDPQ) y sont pour quelque chose. 40 milliards de dollars sont partis en fumée sans qu’on s’aperçoive que le bas de laine des Québécois était en train de fondre à la vitesse V.


 
Les explications livrées lundi passé devant la Chambre de commerce du Montréal métropolitain par Henri-Paul Rousseau, le premier responsable de cette débâcle, ont pris l’allure d’un show. L’ancien patron de la Caisse s’est révélé être une personne affable à l’humour très pointu. Reste à savoir s’il a quelques remords…En tout cas, les Québécois méritent certainement plus d’égards. Pendant six ans, Henri-Paul Rousseau était une personne choyée, que ce soit par l’establishment sous les derniers gouvernements libéral et péquiste, par le Québec inc. ou par ses concitoyens qui lui ont confié leurs avoirs, en plus de mirifiques bonus. La Caisse de dépôt et de placement a acquis le monopole, entre autres, sur les fonds de la Régie des rentes, la CSST, la Société de l’assurance automobile et les régimes de retraite des fonctionnaires. Rien que ça!

La conférence de début de semaine nous a probablement rapprochés d’une commission parlementaire spéciale, ce que revendique l’opposition, puisque de nombreuses questions demeurent en suspens. Saura-t-on pourquoi les dirigeants de la Caisse ont sous-estimé le risque des papiers commerciaux adossés à des actifs (PCAA) qui sont à la base des déboires actuels? Des personnes plus avisées que le chef de la CDPQ qualifient ces titres de placement à court terme de véritables dépotoirs de la finance. C’est un secret de Polichinelle que de préciser qu’ils servent plutôt à bonifier le rendement de liquidités des entreprises et des gestionnaires de placement. D’autres caisses, à l’instar de l’ontarienne Teacher’s, ne se sont pas laissées berner…

C’est la principale interrogation autour du malaise engendré par les pertes de la CDPQ, dont la mission initiale (énoncée dès 1965) était de « faire fructifier les avoirs des Québécois tout en contribuant à l’économie de la Belle Province ». Quatre décennies plus tard, on s’est permis une « correction » pour en faire un outil dans la quête d’un autre objectif : le rendement optimal du capital et la contribution au développement économique du Québec. Sans cette modification, on n’aurait certainement pas eu les pertes actuelles. Même s’il n’est pas directement responsable de cette décision, Henri-Paul Rousseau pourrait peut-être nous donner quelques réponses. Il en est redevable envers les Québécois, lui qui a quitté le bateau CDPQ avant l’éclatement de la crise financière mondiale et bien avant la fin de son mandat, chose inusitée de la part d’un dirigeant grassement rémunéré. D’ailleurs, son étonnant passage à la Power Corporation, la multinationale de la famille Desmarais qui ne peut se targuer d’avoir contribué à la création d’emplois au Québec, laisse perplexes plus d’un.

Si dans le cas de la Caisse de dépôt et de placement, il est difficile de voir de quelconques desseins criminels, il en est sans nul doute autrement des deux autres scandales dont ont fait état les médias récemment. Certes, dans le cas de l’ « affaire Jocelyn Dupuis », du nom de cet ex-dirigeant d’une centrale syndicale, et de celle de ces directeurs de collèges québécois portés sur les voyages exotiques grâce à l’argent des contribuables, les sommes détournées sont incomparables avec les 40 milliards de la Caisse. On peut, toutefois, se demander dans quel pays vivons-nous au vu de l’aisance et de l’arrogance avec lesquelles J. Dupuis et une pléiade de directeurs globe-trotters ont agi pour se faire rembourser de l’argent déboursé pour des plaisirs coûteux, sans évoquer les dépenses fictives.

Les dernières péripéties de Jocelyn Dupuis sont dignes d’un roman de Frederick Forsyth. Personnage folklorique parachuté directeur-général de la FTQ-Construction malgré des liens avérés avec un caïd de la pègre montréalaise, il s’est fait rembourser des repas copieux sur la base de factures souvent signées Claudette ou Irène. Pourtant, ma sympathique voisine au doux prénom Claudette n’a jamais pris part à ces festins bien arrosés! Entre décembre 2007 et mai 2008, Dupuis a encaissé 110 000 dollars en guise de remboursement pour des dépenses au restaurant, soit une moyenne de 4753 dollars par semaine!
Le silence du monde syndical est pesant. Gêne après les révélations des médias? Agit-on par solidarité envers un ex-collègue? Je ne comprendrai jamais à quoi servent des groupes de pression incapables de défendre les intérêts de travailleurs en proie à des licenciements quasi-quotidiens et auxquels on doit adhérer sans notre consentement. Pourquoi suis-je obligé de débourser inutilement des cotisations toujours élevées?

Assurément, les directeurs de certains collèges ont des goûts plus éclectiques que nos syndicalistes. Certains d’entre eux ont sillonné le sud de l’Europe et l’hémisphère sud sans dépenser un cent. Au menu : voyage d’études en Espagne, forfait de formation en France, symposium au Vietnam, stage de perfectionnement en Thaïlande, missions spéciales en Chine, en Belgique, au Maroc et en Algérie, etc. On a même eu le culot de se faire rembourser des déplacements pour assister à des funérailles, pour aller acheter de l’alcool ou se rendre à un match de golf! Il fallait le faire quand les budgets des familles québécoises font face à une véritable érosion! Une petite dose de puritanisme albertain serait la bienvenue…

Si les collèges incriminés englobent à peu près la carte du Québec utile, Valleyfield, Saint-Félicien, Rosemont, Alma ou Beauce-Appalaches figurant en bonne place, il faut dire que les communautés visibles n’ont même pas eu droit à des miettes. Mais ce n’est pas là le propos des présentes lignes. La visibilité, ce n’est que de la théorie. Une autre histoire pour de futurs textes.

 

Arezki Sadat

 

 

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