L’occasion ratée d’Octobre 1988 : les oubliés de l’Histoire

Caricature HICC’est l’une des pages les plus noires dans l’histoire de l’Algérie. Et par un étrange hasard, c’est également l’une des plus méconnues malgré sa relative proximité temporelle. Il y a seulement un peu plus de deux décennies, de jeunes Algériens ont osé affronter l’armée algérienne qui, jusqu’alors, exerçait une mainmise quasi-totale sur le pays des un million et demi de martyrs. Des dizaines d’entre eux ont chèrement payé leur cri de désespoir.

Les émeutes ont eu pour premier foyer Alger et ses banlieues crasses et populeuses. Les frères Bouzidi furent parmi les premiers à tomber à El Biar, hachés à la mitrailleuse lourde. Rapidement, la protesta fait tache d’huile pour gagner la plupart des villes algériennes. Les rares journalistes étrangers évoquèrent plus tard une violence inouïe. Le régime de Chadli Bendjedid ne dut son salut qu’à l’état de siège qu’on décréta et à une répression féroce.

Quand les heurts prirent fin, pendant des semaines, une vague d’arrestations fut orchestrée, ciblant aussi bien des personnalités de l’opposition (communistes du Parti d’Avant-Garde Socialiste et islamistes notamment) que de simples citoyens suspectés d’avoir pris part aux manifestations. Des centaines de personnes furent livrées à la torture dans différents centres de détention, dont la sinistre caserne de Sidi Fredj.

La sale besogne incomba à deux piliers du régime : le général Mohamed Betchine et son compère Lahouel Kaddour, le tristement célèbre beau-fils du président Chadli. Le généralissime, dont des proches demeurent toujours au pouvoir, se justifiera plus tard par une nébuleuse opération Potemkine organisée par ses adversaires au sein du pouvoir militaire. Elle aurait créé les conditions d’un soulèvement qui n’aurait rien de spontané. Aucune enquête n’a été diligentée pour vérifier la version du vieil officier tombé en disgrâce.  

Sans conteste, l’explosion populaire du 5 octobre 1988 s’inscrit dans la mémoire collective des Algériens. Néanmoins, 21 ans après, les Algériens semblent oublier le sacrifice de nos Gavroches. Qui se rappelle aujourd’hui des Bouzidi et des autres? À peine si l’on peut se souvenir de certains blessés qui ont eu le courage de demander justice. Il ne nous viendrait pas à l’esprit de commémorer des journées qui ont étalé au grand jour le caractère infanticide du régime. Et les Algériens n’étaient pas au bout de leurs peines…

Pourtant, les évènements du 5 octobre 1988 auraient pu être un tournant dans l’histoire d’un  pays qui n’a connu que la gouvernance des militaires, comme l’ont été les soulèvements de Budapest en 1956 ou de Prague douze ans plus tard. Ils auraient pu sonner le glas d’un pouvoir injuste et oppressant. Hélas, c’est tout le contraire que nous connaissons. Non seulement la rupture avec le système hérité des années de plomb sous Houari Boumediene n’a pas eu lieu, mais la régression est palpable dans tous les domaines. 

L’amnésie s’est érigée en vertu entre Maghnia et Souk-Ahras. Elle est entretenue et encouragée. C’est le principal allié de ceux qui président aux destinées du pays. Dans les livres d’histoire, nulle trace de faits qui ont fait vaciller la république populaire et démocratique.
Systématiquement, la justice est mise au pas. La presse, muselée et noyautée par les thuriféraires du régime et autres agents des services, n’ose pas ouvrir des dossiers accablant la nomenklatura. Du côté du monde des affaires, la complaisance est totale. On souscrit aux décisions les plus impopulaires. Le pouvoir lorgne aussi sur la diaspora, comme du temps de l’Amicale des Algériens en Europe. La communauté internationale n’a jamais soulevé la question des atteintes aux droits de l’Homme en Algérie. Tant que le pétrole coule à flots…  

Malin celui qui peut prédire ce que nous réserve l’avenir. Les nombreux scandales financiers évoqués ces temps-ci rappellent tellement les affaires qui ont explosé au visage du président Chadli juste avant la révolte sociale de 1988. Ce dernier a même ignoré une série d’avertissements tels les dramatiques évènements d’El-Bordj et de Sétif en 1986.
Aujourd’hui encore, les locataires de Club des Pins se conduisent en pays conquis, multipliant les gestes d’arrogance, tout comme dans les années 1986-87 le fils du président Toufik Chadli et son acolyte Rachid Mouhouche dans leurs Ferrari rouges.

Est-ce la raison qui pousse nos décideurs à dépenser des millions de dollars en armes bonnes pour mater de très probables émeutes? Comme le rapportent des médias toujours bien renseignés, « 600 nouveaux véhicules tout-terrain, 450 véhicules de type wagon pour le transport des troupes dans des régions peuplées et 50 véhicules pick-up double cabine devraient s’ajouter à l’imposant matériel de guerre dont l’Algérie a fait l’acquisition tout récemment. » Serait-ce suffisant pour mettre fin aux foyers de contestation qui surgissent un peu partout depuis quelques années? Cette question obsède nos gouvernants.

Alger se prépare peut-être à repousser une invasion? Même les criquets semblent éviter notre beau pays. Qu’ils sachent toutefois que les forces anti-émeutes de notre vaillante police seront parées à toute éventualité, puisque dans quelques jours elles devraient recevoir de nouveaux lots de cartouches lacrymogènes de différents calibres. Visiblement, on a pensé à tout un chacun. Avant le 5 octobre 2009.


 

 

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